DES CHATS SAUVAGES
Steve Patry
par Robert Daudelin
Depuis plusieurs années déjà, Martin, un trentenaire peu loquace, vit au fond des bois dans une cabane on ne peut plus modeste. À l’exception d’un voisin éloigné qu’il visite épisodiquement, ses seuls compagnons de vie sont ses quelques chats – pas une meute, comme le prétend le synopsis officiel du film. Or Junior, l’un de ces chats, ne rentre pas de sa promenade nocturne quotidienne ; pour Martin, c’est tragique. Voici donc, assez simplement résumé, le sujet du nouveau film de Steve Patry. Et pourtant rien n’en est ainsi dit…
Nous serions vite tentés de qualifier Martin d’ermite. Mais objet d’un filmage de proximité qui lui impose de partager un bon moment de sa vie avec un cinéaste et sa caméra indiscrète, Martin est-il toujours un ermite ? Et d’une première question. D’autres vont suivre, tout aussi présentes dans notre esprit qui tente de pénétrer ce film insaisissable : Pourquoi Martin a-t-il choisi de se couper ainsi du monde (deuil, peine d’amour, mort de son ami Aurèle, échec professionnel, démêlés avec la justice) ? Où donc est cette forêt perdue (quelque part au nord de Senneterre) qui est traversée par un train fantôme qui s’arrête selon les besoins des passagers ? Qui sont donc ces amis chez qui Martin va célébrer Noël avec sa mère venue passer le temps des fêtes avec lui ?
Toutes ces questions, semées sur notre chemin par Steve Patry et délibérément laissées sans réponse, font évidemment partie du portrait qu’il nous propose et à travers lequel il alimente une réflexion sur la solitude, l’amitié (Big Dan, « mon grand frère »), le rapport aux animaux et, encore davantage, le droit (le besoin) au silence.

Filmé majoritairement en noir et blanc – les quelques plans en couleur permettent à Martin de faire le point sur son expérience et célébrer ses chats (« mes frères ») – le film ne se contente pas d’enregistrer ; il tente même d’accéder aux réflexions les plus intimes de Martin qu’il nous révèle en sous-titres. Par ailleurs, les parenthèses plus formelles (prises de vues nocturnes, panoramiques filés, plans surexposés, fins de bobines et images presque abstraites) qui ponctuent le film sont autant de moments de distanciation qui nous invitent à évaluer périodiquement ce que nous apprenons (intuitivement) sur le personnage. Pratiquant un cinéma direct ouvert et fidèle à l’éthique qu’il s’est imposée dans ses films précédents, jamais Patry ne juge les choix de Martin : il est, au contraire, toute attention à son personnage, en totale communion avec lui, au-delà du silence dans lequel Martin construit désormais sa vie.
Cette complicité personnage/cinéaste doit beaucoup au fait que Patry est l’unique artisan de son film au moment du tournage, au son comme à l’image : il choisit d’éclairer les scènes nocturnes avec la seule lampe frontale que Martin utilise pour se déplacer la nuit, à la recherche de son chat perdu. Ce choix d’éclairage, s’il limite l’espace visible à la personne de Martin, a aussi l’avantage de créer une sorte de mystère autour de ses déplacements, mystère qui est aussi celui de la forêt, toujours intensément présente, rassurante (« les arbres parlent », nous rappelle Martin), mais qui se referme aussi comme un piège sur notre héros.
Comme pour son film précédent, Tant que j’ai du respir dans le corps (2020), Patry a fait appel à la monteuse chevronnée Natalie Lamoureux pour organiser un matériau sûrement assez hétéroclite. Le résultat est remarquable : malgré son peu de mots, Martin nous devient intime, attachant jusque dans son mutisme, et nous avons rapidement le sentiment de bien connaître les lieux de sa retraite.
Depuis ses débuts, la démarche de Steve Patry est claire et assumée : faire une place aux laissés-pour-compte. Qu’ils soient ex-détenus (De prisons en prisons, 2014), pensionnaires d’un centre de guérison (Waseskun, 2016) ou itinérants (Tant que j’ai du respir dans le corps), pour le cinéaste, ils ont droit à notre attention et leur image doit nous être transmise avec émotion, autant que compréhension. Pour ce faire, Patry impose à ses outils de s’adapter aux lieux et aux circonstances avec une volonté, réaffirmée de film en film, de dire le courage de ceux et celles qui luttent pour se « construire une vie à leur manière », comme il le dit si bien.
Nouveau chapitre d’un grand projet qui se construit avec une belle rigueur, Des chats sauvages, aussi précieux qu’insaisissable, est un road movie qui fait du sur place et nous permet de faire connaissance avec un personnage inoubliable qu’on quitte, serein, en t-shirt Vuitton, admiratif devant la nouvelle portée d’une de ses chattes. Nous n’oublierons pas Martin de sitôt !
18 septembre 2025



