Critiques

Destierros

Hubert Caron-Guay

par Robert Daudelin

Actif durant plusieurs années au sein du collectif Épopée, Hubert Caron-Guay est un cinéaste de terrain pour qui parler des migrants latino-américains supposait vivre à leur côté, partager leur quotidien, leurs espoirs et leurs difficultés : Destierros est le résultat impressionnant de cet engagement – c’est aussi un geste de cinéma en tous points remarquable.

Utilisant initialement comme base un refuge pour migrants au sud du Mexique (d’autres refuges viendront s’ajouter en cours de route), le cinéaste bâtit son film sur une complicité absolue, s’intégrant parmi ces « bannis », gagnant leur confiance, seule garante d’un filmage de proximité aussi efficace qu’émouvant. La caméra participe à tout, à l’attente du train à bord duquel on espère pouvoir « sauter », aussi bien qu’à la soirée dansante où, pour un court moment, on oublie qu’on « vit avec la peur » – et si les gardiens de la cour de triage chassent les migrants, les cinéastes aussi doivent déguerpir, caméra à l’épaule.

Originaires du Guatemala voisin, mais aussi du Honduras, du Nicaragua et du Salvador (si cher au cœur de Donald Trump), ces hommes et ces femmes sont prêts à vivre les pires épreuves pour arriver aux États-Unis ou au Canada. Leur quotidien n’est qu’un long périple sans fin ; certains ont été refoulés jusqu’à huit fois, mais toujours ils sont prêts à reprendre la route du Nord, tellement leur désir d’une vie meilleure est source de courage, d’aveuglément aussi…

Caron-Guay veut d’abord mettre des visages sur ces itinéraires impossibles ; la séquence de l’accueil au dortoir du refuge, tout au début du film, est là pour ça : migrants de tous les âges – encore adolescents, parfois même enfants accompagnant leurs parents – avec qui le cinéaste nous propose de faire connaissance, soulignant par son attention même à les filmer la personnalité de chacun. Nous ne sommes jamais face à un groupe anonyme, mais toujours en contact avec des individus dont les destins s’additionnent, façonnés par la souffrance et l’éloignement.

Évitant tout commentaire informatif (origine des voyageurs, nombre, etc.), le film progresse essentiellement par la description précise du voyage et de ses étapes ; vient s’y greffer périodiquement le témoignage de quelques migrants au parcours exemplaire. Encadrées dans une fenêtre ronde, ces têtes isolées, éclairées frontalement sur fond noir, sont autant d’apparitions qui nous interpellent et sollicitent notre attention. Le procédé étonne la première fois, puis sa justesse s’impose : ces têtes au centre de l’écran deviennent la parole des migrants et nous disent l’urgence de les écouter – le film abandonne alors le terrain descriptif et le cinéma met ses outils, leur pouvoir d’interpellation, au service de la solidarité.

Bien que se passant principalement la nuit – c’est surtout de nuit que les migrants peuvent tenter la traversée du désert ou de la forêt –  Destierros est beaucoup un film de lumière; la séquence d’ouverture est exemplaire de ce parti pris : un homme se cherche un chemin en forêt, éclairé minimalement par ce qui semble  être la petite lampe attachée à la caméra. La lumière est là parce qu’elle affronte les ténèbres ambiants et permet, comme le dit spontanément l’un des migrants, de ne « pas perdre espoir ». Comme le veut aussi l’expression éculée, c’est de « la lumière au bout du tunnel » dont il s’agit ici.

On pense parfois aux films des frères Dardenne dans Destierros : comme les cinéastes belges, Hubert Caron-Guay accompagne ses personnages, souvent les suit sans trop savoir où on l’entraîne, mais il fait confiance à ses camarades et jamais ne les abandonne, même quand la « migra » se rabat sur eux.

Film engagé, au sens le plus noble et le moins limitatif du terme, Destierros est un film essentiel pour comprendre la complexité de cette vie d’errance qu’assument des milliers d’hommes et de femmes à la recherche d’un monde meilleur. Profondément humain, mais se défendant bien de tout sentimentalisme inutile, le film de Caron-Guay, répondant en ce sens aux vœux du cinéaste, est aussi une description précieuse  « des rapports de pouvoirs qui s’exercent sur les migrants et entre eux ».  La pertinence d’un tel discours ne devrait échapper à personne, non plus que l’importance d’un tel film dans la conjoncture actuelle.


18 janvier 2018