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Critiques

DEUX FEMMES EN OR

Chloé Robichaud

par Mélopée B. Montminy

Après La femme qui boit et La femme qui fuit : la femme qui jouit. Sa présence se multiplie alors qu’on revisite des classiques de la libération sexuelle pour mieux y représenter la quête de plaisir de mademoiselle et sa capacité d’agir. Tandis qu’une version contemporaine du classique intergalactique Barbarella (Roger Vadim, 1968) devrait voir le jour cette année, l’un des films cultes de notre patrimoine érotico-comique, Deux femmes en or (Claude Fournier et Marie-José Raymond, 1970), a droit à son interprétation contemporaine. Le film original raconte l’histoire de deux couples voisins, citoyens de Brossard, dont les femmes décident de tuer l’ennui propre à leur condition de ménagères en s’adonnant à des plaisirs charnels avec divers journaliers qu’elles se font en quelque sorte livrer à domicile. La dramaturge et scénariste Catherine Léger était la personne toute désignée pour se pencher sur une actualisation théâtrale de l’œuvre, elle qui s’intéresse aux zones d’ombre à l’intersection du féminin et du sexuel, avec son ton badin qui s’articule autour de personnages complexes et riches. Sa version, audacieuse et juste, a inspiré à Chloé Robichaud le désir de réadapter à son tour la pièce au cinéma, en offrant à Catherine Léger la chance de collaborer à titre de coscénariste. Et si le texte de Léger oscille entre le désenchantement et le ravissement, le défi de Robichaud tient au maintien de l’équilibre entre ces deux tonalités.

Tout comme dans la pièce Baby-sitter, qui a eu droit à sa propre adaptation cinématographique, l’atmosphère post-#MeToo qui jalonne Deux femmes en or permet l’émergence de questionnements qui privilégient l’inconfort à la vertu. La contradiction et l’ambiguïté sont des territoires qui permettent à Léger de pousser la réflexion, provoquant la surprise et les rires qui émergent parfois du malaise ou du drame. C’est par ailleurs davantage au drame que l’on associe Robichaud, dont le cinéma témoigne d’une ambition de s’affranchir des cadres rigides associés à la quête de performance. Les jours heureux (2023) abordait cette trajectoire qui va de la froideur à l’ardeur, la répression s’estompant alors au contact de l’autre. Or, même dès Sarah préfère la course (2013), on sentait l’affection de la cinéaste pour les héroïnes cérébrales et un peu coincées, complexées à l’idée d’être « trop sérieuses, pas très drôles ». Un saut dans la comédie coquine représente-t-il le terrain de jeu idéal pour une cinéaste qui souhaite affirmer cette part moins ostensible de son identité artistique ?

homme à quatre pattes dans un couloir devant jambes nues de femme

Dans la version Léger de Deux femmes en or, la bonhomie de 1970 est troquée pour une approche plus caustique. Si une ambiance psychédélique teinte l’original, son adaptation contemporaine porte davantage les couleurs d’une pharmacopée neurasthénique. L’optimisme de jadis ne s’incarnait pas qu’à travers un scénario faisant la propagande du libertinage – et la promesse de voir les seins de Louise Turcot et Monique Mercure – ou le contexte sociopolitique nationaliste, mais également dans un montage très joueur, très libre. L’ingénuité du regard et ce style de tous les possibles ont fait place à un ton qui demeure décomplexé, mais qui mise désormais sur la désillusion. Cela permet à divers moments une relecture grinçante et jouissive : l’insignifiante Miss Cinéma (Francine Morand), maîtresse de Bob (Donald Pilon) qui le supplie de quitter sa femme pour elle, est substituée par Éli, une Juliette Gariépy aux sourcils bleachés qui n’a aucune intention de finir en couple avec son amant. Indolente et résolument libre, celle dont le cri de jouissance s’apparente au criaillement d’une corneille lui avoue plutôt sa perversion : elle le trouve laid et son dégoût pour lui l’excite. À d’autres moments, on regrette par contre le caractère niais, utopiste et charmant de Fournier et Raymond. Exit le concours de la plus belle maison de Brossard, les voisins 2.0 doivent désormais subir les tensions du vivre-ensemble au sein d’une coopérative écoresponsable. Et quand le personnage de Florence (Karine Gonthier-Hyndman) décide d’interrompre sa prise d’antidépresseurs afin de retrouver sa libido et sa volatilité émotionnelle, son conjoint Benoît (Mani Soleymanlou) subtilise ses doses, car il est selon lui préférable pour le bien de leur couple « qu’au moins un des deux soit sur les antidépresseurs ».

Le contexte social contemporain se prête aisément à ce type d’humour sardonique, parfois cynique. Alors que progrès et reculs se succèdent à une vitesse exponentielle, il n’est pas fortuit que la comédie soit fréquemment jumelée à la tragédie, ce qui sied à une ère dominée par la surstimulation sensorielle et informationnelle. Autrement dit, il semble aujourd’hui de bon ton d’ajouter une sorte de profondeur dramatique à la rigolade. Toutefois, alors que l’adaptation théâtrale de Catherine Léger mise en scène par Philippe Lambert laissait toute sa place au texte et à son absurdité, le désespoir se muant en ridicule, Robichaud table plus lourdement sur le mélo. Bien que la musique de Philippe Brault réussisse parfois à recréer l’atmosphère candide des années 1970, notamment grâce à la harpe qui parsème l’ambiance d’un soupçon de féerie, du reste, l’enrobage musical accentue le drame de manière plutôt convenue. Les nuances du scénario sont parfois gommées par une réalisation soit trop tragique soit pas assez, n’atteignant que rarement cette zone décalée permettant l’ironie. À titre d’exemple, une scène de confrontation absurde au sujet d’une vieille publication Facebook en appui au mouvement #MeToo est traitée sur un ton si dramatique qu’il éclipse le risible de la situation. Peut-être a-t-on simplement oublié d’avertir Félix Moati (qui incarne le mari du personnage interprété par Laurence Leboeuf), qu’il jouait dans une comédie? Le choix de plans serrés, caméra à l’épaule, qui s’attardent à filmer la détresse psychologique de manière intimiste, sape le potentiel facétieux des dialogues. Il en va de même pour le rythme et le montage, outils précieux lorsqu’il est question de mousser un potentiel humoristique, qui ne semblent pas avoir été justement exploités. La tension est évacuée à certains moments qui auraient pu être plus généreux en malaise. Ceci étant, la présence d’humoristes qui se prêtent au jeu de l’installateur de câble ou du peintre en bâtiment est un rappel du casting original où le laitier et l’employé de Bell étaient aussi personnifiés par leurs analogues de l’époque, une contribution qui nourrit le burlesque et allège le film. Sinon, les farces se noient maintes fois dans une mise en scène certes sensible mais inégale. Et malheureusement pour la cinéaste, il est difficile de voir son film sans qu’il ne pâlisse en comparaison des deux autres œuvres desquelles il s’inspire. Hélas, sa version se perd parfois entre un humour pince-sans-rire – car la chair est triste – et le terreau plus généreux et osé d’un style lubrique et ludique. Espérons que la cinéaste persistera, à l’instar des protagonistes persévérantes qu’on lui connaît, à parfaire sa comédie.


29 mai 2025