Critiques

Deux jours, une nuit

Jean-Pierre et Luc Dardenne

par Céline Gobert

C’est une sonnerie de téléphone insistante qui tire Sandra du fond de son lit. Bien vite, on lui annonce la mauvaise nouvelle : ses collègues, sous la pression de leurs supérieurs, ont voté pour son licenciement afin de garder leur prime annuelle de 1000 euros. Sandra (Marion Cotillard, pleine de justesse) entame dès lors un double match de boxe, coachée par un mari/ange gardien dévoué et patient : le premier contre le système impitoyable du monde de l’entreprise, le second contre elle-même – toute fragile qu’elle est, encore menacée par le spectre de la dépression, étiquetée non productive par un marché du travail inhumain. Pour ne pas perdre son boulot, qui permet de nourrir sa famille (dont ses deux enfants), elle se lance dans un week-end de porte-à-porte, et part à la rencontre de chacun de ses collègues afin de faire basculer le nouveau vote du lundi, en sa faveur.

Dès la scène d’ouverture, ses « faut pas que tu pleures » et ses « tiens le coup » répondent aux encouragements de son mari Manu (Fabrizio Rongione) – « Tu vas pas te laisser faire ! », « il faut y aller », faisant des dialogues la pierre angulaire du nouveau film des frères Dardenne (Rosetta, L’enfant, Le silence de Lorna). La plupart de ses collègues gênés, qu’elle voit un par un, serait bien d’accord pour aider Sandra, mais tous ont leurs raisons: des gosses à l’université ou bien une terrasse à refaire ; ils ont une vie à financer, eux aussi.  Les frères Dardenne ne diabolisent jamais, pas une seule seconde, ces ouvriers – au contraire : le duo pointe du doigt le système qui fait se diviser les hommes, qui finit par les pousser à privilégier leurs besoins individuels plutôt que l’altruisme (celui-là même qui leur faire croire, comme le dit Sandra, qu’elle est « une mendiante ou une voleuse prête à prendre leur fric ») – « Ils préfèrent leur prime, c’est normal », dit ainsi Sandra. « Non, ce n’est pas normal », répond Manu. « Que disent les autres ? » demandent souvent les salariés de l’entreprise Solwal, bien conscients, à l’instar des Dardenne, que seul un élan solidaire pourrait véritablement changer les choses, ou du moins, les pousser à vouloir les changer, ensemble.

Sandra la combattante avance longuement (en bus, à pied et en voiture) vers autrui, tentant de reconquérir son amour propre. Sandra, l’isolée, ne part pas seulement à la conquête de voix pour le vote :  elle tente de se retrouver elle-même après avoir fait face à la dépression, ce fléau contemporain qui pousse à se tourner vers soi, jusqu’à l’obsession, faisant oublier l’Autre et le monde extérieur. Les Dardenne ne montrent et ne démontrent qu’une chose : Sandra vaut bien 1000 euros, ou plutôt ni elle ni aucun humain ne les vaut, et c’était d’abord elle-même qu’elle devait convaincre. Ce constat préfigure ainsi le dénouement : aucun mélodrame ne viendra répondre au faux suspense du film (à savoir si elle obtiendra ou non les votes suffisants pour garder son emploi). L’essentiel est ailleurs. Sur le même modèle répétitif du travail déshumanisant en usine (elle répétera en boucle le même discours), Sandra effectue une tâche bien plus importante que celle qui nourrit et qui fait marcher le système : ce week-end là, son travail est une reconquête de soi. Son « Tu n’as pas de coeur », lancé à son boss (Olivier Gourmet) à la fin du film, est la preuve qu’elle retrouve sa voix, son identité, son humanité. Dès lors, ouverte à l’autre, elle ne confond plus orgueil et dignité : logiquement, les derniers dialogues du film célèbrent le collectif, le front commun, le « nous », le couple – et affirment en conclusion « On s’est bien battus, je suis heureuse », le bonheur d’avoir lutté ensemble s’opposant ainsi à l’idée du bonheur vendu par le système capitaliste axé autour du triptyque individualiste ‘travaille- consomme-possède’.

Deux jours, une nuit s’inscrit ainsi dans cette nouvelle vague de film français prônant une pensée politique alternative, réinventée. A l’instar de la lutte des héros et des héroïnes des Combattants de Thomas Cailley (où il s’agit de se préparer à l’effondrement de la société, de l’environnement et de l’économie) ou de Bande de filles de Céline Sciamma (où l’on lutte pour exister en tant que femme), le combat de Sandra contre la violence économique (et les violences environnementales et patriarcales qu’elle induit et nourrit) s’inscrit à petite échelle, dans une communauté bien délimitée (ici les salariés d’une entreprise de la ville de Seraing), plus précise, où chacun (les minorités, les invisibles, les exclus) peut implanter avec succès, et avec humanité, de nouvelles façons de penser la vie en société, le politique ou encore le militantisme – la clé pour réussir étant qu’ils effectuent tous ces luttes en s’associant avec d’autres (pensons à Madeleine/Adèle Haenel des Combattants qui s’ouvre peu à peu à Arnaud/Kévin Azaïs ou encore à Marieme/Karidja Touré de Bande de filles qui trouve le courage d’exister auprès de sa bande de copines). De l’emballage socio-politique inhérent au cinéma des Dardenne, jaillit une même forme d’optimisme, actuelle et nouvelle: le contre-pouvoir, né du désir d’annihiler toute forme d’oppression, sera local et solidaire.

 

La bande-annonce de Deux jours, une nuit


8 janvier 2015