Critiques

Dick Johnson is Dead

Kirsten Johnson

par Ariel Esteban Cayer

Sorti discrètement sans trop faire de vagues dans l’algorithme de Netflix, le nouveau Kirsten Johnson n’en demeure pas moins l’un des événements cinéphiles de l’année. Son film précédent, Cameraperson (2016) était déjà grandiose, constitué d’extraits de ses divers tournages à titre de directrice photo pour Laura Poitras (Citizenfour), Kirby Dick (The Invisible War) ou encore Michael Moore (Fahrenheit 9/11). L’œuvre donnait à voir comment se construit un point de vue documentaire à partir des images interstitielles qui ne survivent pas au montage, mais qui montrent néanmoins une prise de position face au monde. Elle constituait également quelque chose comme un journal intime : les « rushes » d’une vie passée derrière la caméra, à filmer l’humain et se construire soi-même par l’entremise de ses sujets. Plus encore, Cameraperson se dévoilait tel un film conceptuel, mélancolique, tétanisant, dont le sujet véritable relevait de la confidence : la missive d’une fille à sa mère atteinte d’Alzheimer – sur ce qu’exige la mémoire et ce qu’implique être une femme en ce monde atroce et implacable. Composée en l’occurrence d’images douces amères (cicatrices de génocides et abus, pertes et peines de toutes sortes), cette vision du monde en était forcément aussi une d’amour et d’humanité.

Avec Dick Johnson Is Dead, la « cameraperson » devient pleinement metteuse en scène et se penche, de façon plus ludique mais non moins déchirante, sur sa relation avec son père, Dick Johnson, également atteint d’Alzheimer. S’il s’agit d’un film plus accessible, plus pop (synthèse surprenante et improbable de Akerman et de Michael Moore) c’est que celui-ci est adapté à la personnalité du père. Nous voilà face à un homme rieur, qu’on découvre aimant et tendre, malgré l’âge et les trous de mémoire grandissants qui menacent de l’engloutir. « Such an open, accepting person. He’s who you want for a father ». Pour Johnson, le film répond à un élan qu’on s’explique immédiatement lorsqu’on se remémore les images évanescentes, tragiques, du film précédent : le désir de capturer l’être cher de son vivant, avant qu’il ne soit trop tard. De la mère (décédée bien avant le montage de Cameraperson), il ne restait que des fragments, des échos et des mirages. À l’inverse, la cinéaste déclare ici avoir la chance inouïe d’anticiper ce qui s’en vient, et elle décide, en plus de capturer les dernières années de la vie de son père bienaimé, de refuser sa mort symboliquement : de la repousser, de l’exorciser – de devenir, par l’entremise du cinéma, seule architecte de son trépas.

Il est donc question de Dick, dont on célèbre la vie avec le temps qu’il lui reste. Plusieurs scènes de mort et autres reconstitutions fantasques se succèdent (unité de climatisation sur la tête, infarctus, exsanguination spontanée, funérailles festives, portes du paradis, etc.), non sans humour et espièglerie. Mais ces mises en scène ne sont finalement que des feintes ; autant d’excuses pour passer plus de temps en famille. La collaboration père-fille est au cœur du projet, que Johnson filme sous différentes facettes, devant comme derrière la caméra – qu’il s’agisse de décorer un plateau, ou de magasiner un cascadeur qui saura feindre un foudroyant infarctus. Dick se prête au jeu avec élan, psychiatre de métier qu’on apprend à connaître de fil en aiguille, d’une excentricité à une autre : son vice pour le gâteau au chocolat, sa flamme de jeunesse, et ainsi de suite. Puis la maladie s’installe progressivement, tragiquement, la cohabitation s’impose, le tournage devient plus ardu, et grâce à tout ce processus, tout naturellement, Johnson prend la mesure de ce père que l’on ne pourra jamais connaître complètement, mais qu’on apprend à aimer, nous aussi. Autrement dit, elle prend la mesure de ce qui sera perdu à jamais, dans la maladie, puis, inévitablement, dans la mort.

Dans une scène toute simple, Dick demande à sa fille : « pourquoi ne fais-tu pas du cinéma de de fiction ? C’est pourtant là que se trouve l’argent, non? » (« The big bucks », dit-il, entre deux cuillerées de soupe). Et la réponse quelque peu générique de Johnson, voulant que la vie soit plus fascinante que la fiction, pointe vers ce que le film démontre avec d’autant plus de force. Par le geste, par l’amour, par l’importance d’une démarche documentaire personnelle, on peut appréhender la perte – rien de moins. Dick Johnson Is Dead est un geste de reconstitution, simple et vital, du rapport indicible entre une cinéaste et son sujet, du lien entre une fille et son père. Et si le film précédant fonctionnait rétroactivement, par l’entremise du montage, pour tenter de saisir ce qui est perdu, ou passé, celui-ci en revanche prend le présent en main, pour y cerner les contours de cet ultime sujet que nous avons tous en commun, cette finitude qui effraie et fascine tout à la fois. Un projet essentiel, d’autant plus cette année où la notion de mort, réelle et abstraite (la nôtre, celle de nos proches, de la planète) rôde, inéluctable et universelle.


18 décembre 2020