DIE MY LOVE
Lynne Ramsay
par Bruno Dequen
Dès son premier long métrage Ratcatcher en 1999, Lynne Ramsay s’est immédiatement démarquée comme une réalisatrice à suivre. Ce sombre récit initiatique d’un garçon hanté par la mort et la culpabilité dans les quartiers défavorisés de Glasgow témoignait en effet d’un regard singulier et à fleur de peau qui imposait Ramsay comme la figure de proue d’un renouveau du cinéma naturaliste anglais. Ce premier coup d’éclat qui pouvait annoncer une œuvre pas si éloignée de celle d’un Ken Loach était cependant en partie trompeur. Rétrospectivement, c’est plutôt Morvern Callar (2002) qui devrait être cité comme le véritable acte de naissance de la cinéaste. Ce road movie étrange et imprévisible, fait de ruptures de ton abruptes, sur une jeune femme en état de perpétuelle fuite en avant, faisait fi de tout ancrage psychologique traditionnel pour se concentrer davantage sur l’évocation hypersensorielle d’une existence constituée de pulsions indicibles. Porté par une performance à la fois tellurique et déroutante de Samantha Morton, Morvern Callar explorait un état de dissociation qui ne pouvait s’exprimer que dans les extrêmes. Avec Die My Love, adapté d’un roman argentin d’Ariana Harwicz, Ramsay, pour le meilleur et pour le pire, pousse cette démarche à son point limite.
Face à un cinéma qui affirme haut et fort dans chaque plan et chaque raccord un désir de se décaler du réel, les descriptions critiques ne peuvent qu’être en partie fallacieuses, ou du moins limitatives. Alors qu’il est présenté partout comme un film sur « la dépression post-partum », il serait plus juste d’affirmer que Die My Love est une œuvre à la lisière du performance art sur le concept de couple et le cycle infernal et interminable d’un état d’être animal au monde. Oui, c’est certainement plus abstrait comme accroche, mais ça rend davantage justice à ce que Ramsay tente de faire. Minimaliste, le récit se résume en quelques mots. Grace (Jennifer Lawrence) et Jackson (Robert Pattinson), un jeune couple, déménagent dans une vieille maison campagnarde. Manifestant d’entrée de jeu un comportement erratique, Grace, rapidement affublée d’un bébé et d’un chiot qui aboie trop, va faire preuve d’un état mental de plus en plus instable, pour employer un euphémisme.

Si on veut caricaturer son film, on peut affirmer que Ramsay a dû se dire que la performance de Gena Rowlands dans A Woman Under the Influence (John Cassavetes, 1974) était beaucoup, beaucoup trop sobre. D’une intensité physique rarement égalée, le jeu de Jennifer Lawrence dans Die My Love est d’un maximalisme qui se rapproche de celui d’Isabelle Adjani dans Possession (Andrzej Żuławski, 1981), ou d’un solo de Louise Lecavalier. Totalement mise à nu dans tous les sens du terme, Lawrence incarne Grace comme un corps sur le point d’exploser ou de s’effondrer à tout moment, incapable de s’adapter normalementà ce qui l’entoure. Constamment en déséquilibre, Grace est dans un état de perpétuelle réaction instinctive au monde, qu’elle se déplace à quatre pattes comme un animal enjoué ou menaçant, qu’elle détruise intégralement une salle de bain dans un accès de rage incontrôlable ou qu’elle se plie en deux soudainement, comme abattue ou tout simplement à court d’énergie vitale. Dans un film réaliste, on pourrait s’interroger sur la lenteur de réaction ou la patience excessive dont fait preuve l’entourage de Grace, qu’il s’agisse de Jackson ou de sa belle-mère Pam (Sissy Spacek), jamais à court de conseils bienveillants. Mais Die My Love relève davantage de la fable existentielle que du récit à utilité sociale.
Même si l’on adhère d’emblée à la démarche allégorique de Ramsay, on doit toutefois admettre que le jusqu’au-boutisme de son geste est à double tranchant. D’un côté, on peut admirer le courage et l’originalité des performances, la direction photo absolument hantée, aussi tactile qu’onirique, de Seamus McGarvey et, surtout, la volonté de Ramsay d’illustrer de façon percutante au point d’en être physiquement épuisante la nature répétitive d’une existence qui s’exprime dans la bipolarité et la fascination pour les flammes. De l’autre, il faut reconnaître que l’attaque ininterrompue que la cinéaste organise sur nos sens, sa prédilection parfois trop prévisible pour les effets-chocs ou les métaphores certes efficaces mais grossières, finit par épuiser notre engagement, d’autant plus que rien n’est fait pour faciliter le moindre intérêt envers les personnages. La plupart du temps, Grace et Jackson demeurent essentiellement réduits à l’état de concepts.
Aussi agressive que l’attitude de son personnage, la mise en scène de Ramsay n’en demeure pas moins constamment teintée d’éclats imprévisibles et puissamment évocateurs. Mélomane avertie, la cinéaste sait par exemple comme nulle autre intégrer un morceau savamment choisi à l’intérieur d’une scène. Lors d’une balade en voiture, pendant un court moment d’accalmie, Grace et Jackson se mettent à fredonner In Spite of Ourselves de John Prine. Épuisés, les deux amoureux se regardent pour la première fois depuis longtemps avec la même douceur mélancolique. Le temps d’une chanson, ils se confirment sans un mot qu’ils ont toujours su se voir l’un l’autre. Et Lawrence, à l’image de nombreux moments dans le film, parvient à imbiber le visage de Grace d’une profonde humanité teintée de regrets. Plus la chanson progresse, plus le regard de Grace s’embrume imperceptiblement toutefois. Elle sait que ce moment ne durera pas, et que son corps l’emportera sous peu hors de cette voiture, loin de Jackson, de cette vie qu’elle n’arrivera jamais à assumer. Mais Jackson écoute encore le refrain, lui. Sans le dire à Grace, il sait bien qu’il la suivra jusqu’au feu… peut-être une dernière fois.
7 novembre 2025



