Critiques

DREAM SCENARIO

Kristoffer Borgli

par Sylvain Lavallée

Du jour au lendemain, Paul Matthews (Nicolas Cage) commence à recevoir des regards étranges, des inconnu·e·s le fixent ou lui demandent avec insistance s’iels se seraient déjà rencontré·e·s. Puis c’est une amante d’autrefois qui le contacte parce qu’il a commencé à apparaître dans ses rêves, ensuite des ami·e·s et des connaissances lointaines se mettent à rapporter le même phénomène, et bientôt cela se répand comme un virus sur l’entièreté du globe : la nuit venue, Paul déambule dans les songes de presque tout le monde (sa femme, elle, semble immunisée). Et alors qu’il s’agit de cauchemars dans lesquels les rêveur·se·s sont en danger, Paul réagit toujours de la même façon, c’est-à-dire en restant indifférent, inactif. Pour ce professeur d’université en biologie, mal à l’aise et manquant d’assurance, cela ne peut que le rendre encore plus anxieux socialement, alors qu’il craint qu’on le perçoive collectivement comme lâche ; mais, en même temps, cette célébrité subite et universelle apparaît comme une faveur divine, une revanche sur ses collègues qui plagient ses recherches et qui ne l’invitent pas à leurs soupers mondains entre universitaires émérites.

Nous avons trop rarement vu Nicolas Cage dans ce type de rôle, lui qui s’est spécialisé, surtout ces dernières années, dans des personnages explosifs, d’une violence délirante, au désespoir à fleur de peau. Ici ses instincts expressionnistes ne sont plus tournés vers des excès grotesques, mais lui servent à multiplier les tics nerveux de mal-être social : les épaules courbées, la voix un brin nasillarde au rythme hachuré, emplie de pauses et d’hésitations, les lèvres tremblotantes, comme si elles ne savaient pas former les mots que Paul cherche, le ton parfois trop déférent (quand il cherche l’approbation), parfois trop agressif (quand il se fait inquisiteur), les gestes soit trop brusques soit trop timides ou calculés… Cela rappelle à certains égards sa performance dans The Weather Man (2005), qui comportait aussi un humour autodérisoire se moquant affectueusement du pathétisme du personnage, un autre perdant-né impuissant face au malheur qui s’abat sur lui et qu’il amplifie par ses maladresses. C’est le type d’interprétation qui nous confirme quel immense acteur il peut être quand on lui en offre l’occasion, et à quel point, même dans un cadre qui vise le réalisme psychologique et une certaine invisibilité des effets, Cage demeure des plus inventifs.

Dream Scenario est à son meilleur quand il se concentre sur son acteur, sur les maladresses de son personnage inapte en société, essayant de gérer cette attention soudaine : c’est toute la première partie, très réussie, plutôt drôle, culminant sur une rencontre avec une jeune femme (Dylan Gelula) poussant l’anxiété sociale de Paul à son paroxysme alors qu’elle lui confie qu’elle le voit chaque nuit en rêve dans des scènes érotiques intenses. Mais la séquence agit aussi comme un point tournant, et immédiatement après celle-ci, sans explication, le Paul onirique devient violent, terrifiant, au point d’être comparé à Freddy Krueger. Ses élèves, traumatisé·e·s, ne se présentent plus en classe, sa femme perd un contrat important, il devient persona non grata… Le film emprunte alors, de façon explicite, les termes de la culture de l’annulation, sans pourtant distinguer le cas unique de Paul, une pure victime des circonstances (comme il le répète à plusieurs reprises, il n’a « rien fait »), de ceux de personnalités publiques qui ont été dénoncées pour leurs comportements prédateurs. Le parallèle est pour le moins maladroit tant la comparaison ne colle pas, sans compter que l’humour se fait rare et que le personnage perd notre sympathie lorsque son malaise se transforme en colère.

Homme chauve et barbu regarde une jeune femme dans un ascenseur

Dans ses deux précédents films (Drib [2017] et Sick of Myself [2022]), Borgli se penchait aussi sur la nature de la popularité à l’heure des réseaux sociaux, une réflexion qu’il poursuit avec Dream Scenario, en s’amusant entre autres avec la nature foncièrement tautologique de la célébrité (si tout le monde rêve de Paul, n’est-ce pas parce que son image est dorénavant partout dans les médias ?) et l’intérêt capitaliste autour de la possibilité de nous atteindre jusque dans notre sommeil. Le choix de travailler avec Cage n’est d’ailleurs pas innocent tant ces thèmes résonnent avec sa carrière : d’abord parce que Paul perd le contrôle de son image alors qu’elle se multiplie malgré lui dans les rêves de tou·te·s, ce qui n’est pas sans rappeler le phénomène internet autour de Cage, la prolifération des mèmes et des GIFqui l’ont souvent réduit à ses éclats de rage dans ses rôles les plus hors norme, au détriment de sa vulnérabilité et de sa polyvalence. Ensuite parce que la prémisse de Dream Scenario sert de prétexte pour créer des images invitant à l’appropriation par des fans ; plus précisément, les séquences oniriques reproduisent la structure des mèmes en déplaçant Paul dans des contextes étranges, comme quand, par exemple, une photographie de Cage en voyage a été transposée dans de multiples environnements incongrus.

Contrairement à The Unbearable Weight of Massive Talent l’an dernier, où la star jouait son propre rôle, cette dimension méta demeure ici en sourdine : la présence de Cage vient renforcer subtilement la proposition plutôt que d’en constituer le seul intérêt. Ou du moins c’est l’intention, mais Dream Scenario reste en surface de l’image de sa star tout comme son évocation de la culture de l’annulation demeure trop nébuleuse, superficielle, Borgli n’arrivant finalement jamais à développer l’originalité de sa prémisse dans des directions pleinement satisfaisantes. Cela dit, malgré ce côté inabouti, il s’agit facilement d’un des meilleurs films de Cage depuis longtemps, l’un des rares qui réussit à s’éloigner sensiblement de ce que l’on attend de lui pour lui offrir un rôle d’une réelle complexité émotionnelle, l’un des seuls qui a le potentiel de rejoindre un plus large public que ses fans endurci·e·s. Et pour quelqu’un qui, comme moi, défend l’importance de ses innovations stylistiques, du renouveau qu’il apporte dans le jeu de l’acteur hollywoodien, par une hyper-expressivité qui s’oppose aux tendances du moment allant vers le minimalisme et l’intériorisation (pour les rôles dramatiques « sérieux »), cela fait du bien d’avoir au moins un film, parmi les cinq qu’il a faits en 2023 seulement, à brandir comme exemple probant de son génie.


24 novembre 2023