DRY LEAF
Alexandre Koberidze
par Matheo Pino
Alexandre Koberidze porte en lui la sagesse de toujours regarder les choses d’un peu plus près. C’est le point de départ de son dernier court métrage, The More I Zoom in on the Image of These Dogs, the Clearer it Becomes That They Are Related to the Stars. Le titre parle pour lui-même : à l’issue d’un spectaculaire zoom de cinq minutes sur une image fixe, on a la curieuse sensation de planer au beau milieu d’un hourvari de pixels. Une telle image rappelle l’étrange constellation à laquelle le premier long métrage du réalisateur, Let the Summer Never Come Again (pensé en faible résolution), donnait vie dans un épisode spectral où le départ d’un train en pleine nuit métamorphosait, dans sa célérité, les lumières des réverbères en petites étoiles filantes. Avec Dry Leaf, son épopée de trois heures entièrement tournée sur un téléphone Sony Ericsson, tout se passe encore dans les nuages d’une basse résolution où l’on peut, pour parvenir à flotter, regarder de plus près ce qui vit aux alentours.
Dans Dry Leaf, il y a d’abord des chats. Des chats qui traversent les grillages, posés sur les toits ou près des rues passantes et des statues (qui pointent et qui observent). Des chats et des chiens, aussi, qui regardent, ou non, la caméra. Irakli, professeur de football, part à la recherche de sa fille Lisa, une photographe de terrains de sports récemment portée disparue. Accompagné d’un ami invisible de Lisa (Levani de son prénom), Irakli s’avance dans une quête au sein d’une Géorgie rurale où des entités (invisibles ou non) lui proposent les routes à prendre. Deux hommes dans une voiture arpentant les collines et les vallées, rencontrant, en chemin, des enfants, des humains, mais surtout des vaches, des chevaux et les rayons du soleil au passage : récit énorme ou quelconque, c’est à peu près cela, Dry Leaf.
Koberidze est un éternel curieux. C’est là tout le charme de ses précédents récits-fleuves (en moyenne plus de deux heures trente au compteur) montrant Tbilissi comme une cité des songes où déambule tout ce qui est, physiquement ou narrativement, petit : les animaux, les feuilles, les objets. Pour le plus grand plaisir du cinéaste, la campagne géorgienne où se rend Iralki est un véritable florilège de ce « narrativement petit ». À mesure que son protagoniste dérive dans ces paysages, la trajectoire du temps perd son cours et tout semble lentement suspendu au rythme des fleurs et du soleil, aux images et aux sons bucoliques, et l’ensemble, qui respire à l’unisson, dépeint la Géorgie de Koberidze comme terre fertile de légendes et de jeunes ébahissements.

Les paysages de Dry Leaf n’incarnent pas seulement des lieux du périple, ils donnent aussi corps à une immense révélation : tout s’y explique et y trouve source, l’humour, la fantaisie et les contradictions du panorama urbain contemporain que le cinéaste explorait dans ses précédentes fictions. Ainsi, c’est avec les histoires anciennes de son pays qu’Irakli prend graduellement contact, ces fables rurales qui sont les véritables racines des sensibilités modernes de sa population. Une certaine qualité propre à un Kiarostami peut être retrouvée ici (on pourrait élire la voiture d’Irakli, empruntant çà et là tous les chemins qui existent, comme véritable héroïne du film), soit que le monde s’y révèle au personnage, au public ou au cinéaste qui le regarde à mesure qu’il s’y promène et au rythme de sa curiosité. Et la faible résolution du dispositif donne l’impression indicible et monumentale de véritablement découvrir certaines images de ce monde pour la toute première fois. En fétichisant les singularités et les textures du paysage à travers une multitude d’épisodes d’une beauté modeste (la chute d’une feuille, un chien courant dans un point d’eau), Koberidze repense le rapport éminemment intime que nous entretenons avec le réel, qu’il soit sensoriel, émotif ou intellectuel.
Dans cet esprit, les pixels visibles dans Dry Leaf jouent une double fonction : ils voilent et ils nourrissent les images à parts égales. Des pixels y bougent de façon disparate (selon la lumière, ils éclatent ou ramollissent) et on croirait que chaque image respire. Toutes ces images vivent ; elles nous observent, comme nous observent les ânes, les chiens, les entités visibles ou invisibles de la campagne. On regarde le monde et, en retour, il nous regarde aussi. Koberidze capte le pouls du monde (un corps vivant) et nous permet de vivre la surprise de chacune de ses petites respirations. Et c’est extraordinaire. Simplement parce que ce champ-contrechamp entre le public et l’image est un phénomène intime très rare.
On se rappellera longtemps la contribution de Giorgi Koberidze à la bande-son[1], mais ce dont on se souviendra le plus, ce sont les sons enregistrés au passage par Koberidze des cloches des vaches parcourant toutes les vallées. Ceux des oiseaux (les corneilles, les pies bavardes), ceux des enfants. Et de la même manière que les personnages arpentent les champs et forêts, le cinéaste nous invite à nous promener dans son immense jardin et à y cueillir, à notre gré, les images qui nous plaisent. Mais il y en a tellement, toutes plus véritables et nues les unes que les autres, et toutes se suivent comme un enchaînement de petits phénomènes touchés par la grâce : la lumière, transperçant les corps en mouvement.
Koberidze, en somme, accomplit un geste honorable qui se fait trop rare : il délivre d’une amnésie. Il fait rejaillir certaines sensibilités organiques oubliées, et, en ce sens, il nous réapprend à nous émouvoir. Dry Leaf est éloquent car il évoque un pouvoir cathartique du cinéma tirant sa force dans la petitesse de ses moyens. C’est un trésor précieux du cinéma contemporain, un grand voyage duquel on revient frappé par une force inexplicable, comme un sortilège. On se sent alors tout à coup plus amoureux, plus immense et plus petit, plus sensible et plus vivant, ou, simplement, empli de vie.
[1] Le frère du cinéaste a d’ailleurs sorti simultanément au film son album électroacoustique Forests, Tales, Cities, Forests,proposant une expérience tout aussi sylvestre et mystérieuse.
31 mars 2026



