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Critiques

EDDINGTON

Ari Aster

par Bruno Dequen

« John Wayne aurait hurlé de rage devant ce film. » Je ne me rappelle plus à quel moment je me suis dit ça en regardant Eddington. Peut-être était-ce lorsque Joe Cross (un nom bien américain que le Duke aurait apprécié), le pathétique shérif asthmatique, paranoïaque et pleutre interprété par Joaquin Phoenix, s’écroule spectaculairement sur une exposition en hommage à Geronimo. À moins que ce ne soit quelques instants avant, après l’assassinat brutal d’un sans-abri désagréable par cet homme de loi en pleine déroute. Assurément, la plus conservatrice et patriote des stars hollywoodiennes aurait détesté voir la façon dont Phoenix se donne à corps perdu dans l’entreprise d’anéantissement complet d’un personnage fondateur du mythe américain. En effet, la vision critique de l’Amérique proposée par Ari Aster dans son néo-western covidien teinté d’humour noir est d’un jusqu’au-boutisme qui fait passer les westerns révisionnistes que Wayne détestait tant pour de sobres fables non dénuées d’optimisme. Toutefois, à force de se complaire dans sa misanthropie condescendante, l’ambitieux Aster finit par détruire en partie ce qui semble être sa version d’un grand discours sur l’état de l’union. Mû par une colère perceptible, Eddington est passionnant et ridicule, fascinant et profondément irritant. Conçu comme un cri d’alarme, c’est un film qui risque plutôt d’inciter le public à se vautrer dans le cynisme et le défaitisme, mais qu’on n’oubliera pas de sitôt.

On peut associer bien des qualificatifs à Ari Aster. Cela dit, le manque d’ambition et la sobriété n’en font pas partie. En outre, ce dernier a toujours su démontrer un talent certain pour l’introduction d’univers et de récits prometteurs. Eddington n’en fait pas exception. Judicieusement situé au début de 2020 dans la petite ville (fictive) d’Eddington au Nouveau-Mexique, le film observe de prime abord les tensions liées à la mise en place des mesures sanitaires des premiers temps de la pandémie. Le refus catégorique d’obtempérer du shérif Joe Cross au nom de la liberté individuelle se heurte à l’ambitieux maire Ted Garcia (Pedro Pascal), dont la patience de façade ne tarde pas à se fissurer. Leurs premières confrontations représentent les scènes qui, sans être d’une folle originalité, sont les plus finement écrites et interprétées du film. Au lieu d’approfondir cette prémisse de duel entre deux visions du monde et de l’Amérique que la pandémie radicalise, Aster décide plutôt de faire dérailler son film en suivant un double mouvement paradoxal.

D’un côté, le cinéaste nous condamne à rester presque exclusivement dans la perspective myope et problématique de Cross, qui va décider à la suite d’un coup de colère sur Instagram de se présenter comme maire afin de « sauver » sa communauté. Tout en limitant le champ de vision de son film à son taxi driverdes années Trump 1.0, Aster éparpille son récit en y greffant à peu près tous les sujets sensibles de notre époque à l’aide d’innombrables personnages secondaires à peine esquissés. Tel un étudiant prétentieux et un peu saoul qui ne peut concevoir son film autrement que sous l’angle de l’œuvre totale, Aster plonge alors dans le royaume de la surcharge de signes. George Floyd et Black Lives Matter, la souveraineté territoriale des Premières Nations, les gourous nouveau genre, les wokes, Rambo, les incels reconvertis en socialjustice warriors, la pédophilie (systémique ?), la dépression, le libertarisme, le racisme (systémique ?), la corruption politique, les milices antifas (imaginaires ?)… Et ces satanés réseaux sociaux qui pourrissent tout. De quoi rendre fous les jeunes sémiologues les plus motivés.

2 femmes penchées sur un écran d'ordinateur

Comme toujours chez Aster, le ton du film oscille entre le sérieux de ses préoccupations et le ridicule d’une approche satirique grotesque. La première partie du film parvient à se maintenir en équilibre grâce au jeu de ses interprètes et à une mise en scène judicieuse qui décadre juste suffisamment le réel pour accentuer le malaise. De plus, le directeur photo Darius Khondji instaure rapidement le double régime d’images sur lequel Eddington va reposer. D’un côté, des plans teintés de réalisme désenchanté de la petite ville et de ses habitants. De l’autre, des gros plans sur les innombrables ordinateurs et cellulaires au moyen desquels tout ce petit monde communique, s’informe (mal), se met en scène et se tire dans le dos. À travers cette omniprésence des écrans, le cinéaste souligne l’accentuation de notre dépendance nocive à ces outils depuis la pandémie. Rien de neuf sous le soleil américain, même s’il est difficile de ne pas rire jaune devant certains passages outranciers. Les flèches sont bien lourdes, les cibles sont larges et Aster n’y va pas par quatre chemins pour fustiger l’usage que font les gens de la technologie.

Aux antipodes de son traitement des personnages à gros coups de crayon trempé dans l’acide, Aster relègue habilement le véritable antagoniste du film en arrière-plan, voire dans le hors-champ. Surplombant la ville, le terrain silencieux sur le point d’accueillir un gigantesque centre de données est le témoin passif d’une guerre intestine dont il ne peut que ressortir gagnant. En désincarnant ainsi les puissantes figures du capitalisme numérique, le cinéaste frappe où ça fait mal. En fin de compte, Eddington n’est pas tant le drame explosif d’une Amérique que les effets de la pandémie ont divisée jusqu’au point de rupture; c’est l’histoire glaçante de l’implantation réussie d’un complexe de serveurs sans que le moindre responsable de l’entreprise ait eu à mettre les pieds dans la pauvre bourgade que ce projet a mis à feu et à sang.

S’il n’est pas dénué de lucidité, le regard critique d’Aster souffre néanmoins de la profonde antipathie qu’il éprouve envers… le monde entier, en fait. À force de grossir le trait et de laisser libre cours à son amour sadique pour l’ultraviolence ubuesque et gratuite, le cinéaste détruit peu à peu toute possibilité, même infime, d’empathie à l’égard de ses personnages et abandonne en cours de route toute boussole morale qui aurait pu donner du poids à la tragédie qu’il met en scène. Certes, Aster s’indigne de l’instrumentalisation de la population par les géants du web. Mais son constat demeure que l’humanité, d’une bêtise et d’une méchanceté sans fond, mérite ce qui lui arrive. On aimerait sortir d’Eddington avec l’envie de repenser le monde. On a plutôt envie de tout abandonner ou, comme Michael, l’adjoint du shérif, de se défouler seul dans le désert avec son arme à feu en attendant (ou en organisant) la fin inévitable des temps.


23 juillet 2025