Critiques

Effacer l’historique

Gustave Kervern et Benoît Delépine

par Apolline Caron-Ottavi

Gustave Kervern et Benoît Delépine ont encore frappé. C’est cette fois la place névrotique et dévorante qu’ont pris les nouvelles technologies dans nos vies qui se trouve dans la ligne de mire de cette nouvelle comédie de leur cru, toujours au diapason de leur époque. Cette jubilatoire fable du XXIe siècle, dans laquelle trois amis décident de partir en guerre contre les GAFA après avoir été pris au piège chacun à leur façon (une sextape particulièrement honteuse, le harcèlement en ligne d’une adolescente, des évaluations de clients désespérément en berne), est le parfait antidote à la morosité engendrée par le tout-numérique qui gangrène nos vies. Un cauchemar de la banalité, qui appuie la où ça fait mal avec un humour abrasif : rien de tel pour démarrer une nouvelle année sous le signe de l’omniprésence des écrans.

Comme souvent, le duo excelle tout d’abord à planter le décor : la France des lotissements de maisons neuves et désespérément identiques, ni ville ni campagne, quelque part entre le centre commercial, l’échangeur d’autoroute et le champ d’éoliennes. La France des fins de mois compliquées, des coupons de réduction au supermarché, des visites à Pôle Emploi et des cartes de crédit à la consommation. La France de beaucoup de gilets jaunes, auxquels appartiennent justement Marie, Bertrand et Christine (fantastiques Blanche Gardin, Denis Podalydès et Corinne Masiero), qui se souviennent avec nostalgie de leur première rencontre en passant au rond-point du coin : ils agitent le fameux gilet jaune à la fenêtre de la voiture, donnent un coup de klaxon et entament les slogans d’un grand soir qui n’a finalement jamais vraiment eu lieu mais qui aura servi au moins à créer un micro réseau de solidarité entre trois voisins qui ne s’étaient jamais adressé la parole jusque-là. Une scène redoutable s’il en est, qui capte un état des lieux aussi bien que le ton du film : entre aspiration collective et désillusion sociétale, tendresse humaniste et satire décapante.

À l’image du fameux rond-point, fantaisie urbanistique parfaitement française dont l’utilité principale est de permettre aux municipalités de se distinguer grâce à l’originalité de l’aménagement paysager qu’elles y exhibent, Effacer l’historique ausculte au scalpel une réalité très hexagonale par certains aspects, comme l’effondrement du service public postal ou la coiffe bigoudène bretonne. Mais ces particularismes n’en donnent pas moins lieu à des scènes hilarantes et n’enlèvent rien à la pertinence du portrait d’ensemble, qui renvoie un reflet aussi grimaçant que juste des tracas et des paradoxes de nos modes de vie et de nos sociétés, bien au-delà du pays de Voltaire. Depuis Mammouth, les cinéastes l’ont bien compris, les nouvelles technologies sont le vecteur spectaculaire de deux choses : le burlesque et la déprime, le premier étant souvent la meilleure façon de conjurer la seconde.

De pair avec l’écriture savoureuse des dialogues, la mise en scène ne cesse d’accentuer l’absurdité des situations, révélant la tragédie que vivent les protagonistes. Une tragédie d’autant plus silencieuse qu’elle s’ancre dans un quotidien parsemé d’incidents grotesques et ne peut donc même pas prétendre à la noblesse du genre. Avec un art du cadrage et du plan, les cinéastes mettent en place différentes focales : ici, un témoin de premier plan observe Christine dérouler un tapis rouge à un client du service de voiture « VIP » pour lequel elle travaille, et sa tâche n’en devient que plus humiliante ; là, un soudain décrochage en plan large nous arrache à notre proximité avec les personnages pour tout remettre en perspective… Ainsi, chaque scène provoque efficacement le rire tandis que, dans le même temps, le fond de l’affaire distille peu à peu une mélancolie profonde : celui d’un monde ultra-connecté qui pousse à la surconsommation et dans lequel chacun pense être en contrôle tout en se faisant berner, un monde où le tissu social ou même familial s’effrite au profit de la solitude et de la détresse au gré d’une vie dont la temporalité s’est accélérée mais dont le sens n’est plus tout à fait clair.

Mais comme dans toute bonne comédie, cette étude au vitriol n’est ni moralisatrice, ni accablante, ni dénuée d’espoir. Et ce n’est pas tant le départ en guerre contre les GAFA des compères, par-delà les océans, qui va ouvrir de nouveaux horizons puisque, dans ce cas de figure, Goliath ne peut qu’écraser David ; c’est plutôt la fin superbe que les cinéastes offrent à leurs protagonistes qui débouche pour tous sur un exutoire salutaire, où la révolution consiste tout simplement à se libérer, en envoyant valser le dictat de nos prothèses pour réapprendre à parler aux autres. Une finale à la fois simple et profonde dans laquelle on partage un dernier éclat de rire avec les personnages, non pas en riant d’eux mais bien avec eux, avant de se rappeler justement, dans un ultime décrochage de perspective, que nous sommes tous dans le même bateau : une espèce microscopique fourmillant sous une myriade de fragiles satellites n’ayant d’importance que pour nous seuls.


18 mars 2021