Critiques

El Club

Pablo Larraín

par Céline Gobert

Du corps autopsié de Santiago 73, Post Mortem au tueur de Tony Manero jusqu’aux monstres pédophiles assaillis par leurs démons d’El Club, l’oeuvre du chilien Pablo Larraín obéit à plusieurs motifs du cinéma d’horreur. Dès le départ, sur cette plage aux couleurs bleues et grises, il y a une inquiétude, une menace. Larraín ne filme pourtant qu’un homme qui joue avec son chien de course, Rayo, en bord de mer, à la tombée du jour. L’homme semble se cacher de quelque chose, des choses, dans ce crépuscule filmé avec les lentilles des années 1960 qu’utilisait jadis Tarkovski : des fantômes? Des ennemis? Des secrets? Tout est trop beau, trop idyllique dans cette première séquence pour ne pas éveiller les soupçons. Il ne faudrait pas non plus oublier que l’on est chez Larraín, en terre gonflée de misanthropie, et de désespoir. Qui sont donc ces quatre prêtres et cette Sœur qui vivent ensemble dans cette maison aux allures de paradis sur Terre ? Pourquoi sont-ils tous ici réunis ?

La circularité mise en place par Larraín, via divers moyens (les vagues, la routine, les personnages filmés en cercles autour de la table), va bien vite imploser; dès le premier quart d’heure, nos questions trouveront des réponses : Père Vidal, Père Silva, Père Ramirez et Père Ortega sont des criminels. Pour des vols ou des viols d’enfants, ils ont été bannis de l’Église catholique et cachés dans cette prison à ciel ouvert. La Sœur, douce et prévenante ? Elle battait sa fille dans une ancienne vie ! Toute la vérité est lâchée comme une bombe en même temps que débarque sans prévenir le Père Lazcano, dans une séquence anxiogène où apparaît un certain Sandokan, pauvre homme démoli et ancien enfant violé, qui vient hurler à ses oreilles ses ignobles souvenirs, faits de fellations forcées et de contraintes sexuelles répétées.

Dans El Club, Ours d’Argent du festival de Berlin 2015, la plus grande part de l’horreur vient toutefois des mots et des dialogues. Larraín n’impose aucune image du passé et nous plonge dans un certain ascétisme scénaristique tenant du théâtre : il s’appuie uniquement sur les mots, ceux accusateurs de la victime, et le mouvement des corps. Les mots ne parviennent pas à sortir malgré les interrogatoires musclés opérés par le Père Garcia, envoyé par l’Église pour fermer l’établissement. Personne ne veut reconnaître ses méfaits, ou pire : certains en rient diaboliquement. Quant aux corps, ils évoluent dans des espaces étriqués (la cuisine, la table…) sans possibilité d’échapper aux cadrages fixes et rigides de la caméra.

Larraín crée en parallèle un gigantesque malaise en recourant à des filtres (voile blanc sur l’image, couleurs bleutées..) et à une distorsion de l’image, qui suggère la prison et l’enfermement de ces hommes. La sécheresse du scénario côtoie ainsi paradoxalement une exagération formelle où le cinéaste s’applique à installer sans pitié une atmosphère viciée et dérangeante, liée au cauchemar ou à la maladie. Film d’horreur avec de vrais méchants, de vrais démons issus du passé et de vrais fantômes (les souvenirs…), El Club emprunte largement au thriller : le cinéaste opte pour les accélérations, les montées en puissance émotionnelles, et le suspense (avec étau qui se resserre peu à peu).  Ses champs / contre champs étouffants réduisent les possibles et les espaces où évoluent ses protagonistes peu aimables. Lors des interrogatoires, figés, glacials, qui visent à obtenir les confessions des prêtres et de la soeur, Larraín utilise des plans fixes à haute teneur cynique : on retrouve ici son dégoût et son mépris de l’Homme, déjà présents dans sa trilogie anti Pinochet. Il se permet même des pointes d’humour noir qui, en plus de relâcher la tension d’une œuvre parfois insupportable de cruauté, en disent beaucoup sur celui qui tient la caméra.

Inflexible, Larraín fait bien davantage que condamner ses protagonistes, il semble leur cracher au visage. Il l’a d’ailleurs largement expliqué dans des entretiens autour de ses films : la société chilienne, construite selon lui  sur le mensonge et la trahison, le dégoûte car ceux qui ont profité de la dictature s’en sont sortis sans problème. Il en va de même de ces prêtres exilés, personnages diaboliques qu’il malmène, punit, et à qui il refuse toute possibilité de libération. Ni la pluie, la mer, les embruns, la brume, ni les seaux d’eau répandus sur le béton pour laver le sang du suicidé de l’introduction ne pourront purifier quoi que ce soit ou qui que ce soit dans ce purgatoire crépusculaire où toute la méchanceté de l’humanité semble se concentrer jusqu’à l’écoeurement. « Vas-tu me tuer ? Vas-tu me pardonner ? », demande l’un des personnages à un autre à la fin du film, dans une scène féroce et punitive qui renverse les rapports de force du passé. « Non, bitch », lui répond-t-on.

La bande annonce de El Club


18 février 2016