Critiques

Elle s’en va

Emmanuelle Bercot

par Eric Fourlanty

La prémisse est alléchante : suite à une rupture amoureuse, une Bretonne sexagénaire (Catherine Deneuve), Miss Bretagne 1969, prend le volant et fugue. Elle laisse en plan un restaurant aux mains du fisc, sa chambre de jeune fille où elle dort encore et une mère envahissante (Claude Gensac).

La sexygénaire roule sans but sur les routes de France, picole avec des prolétaires bien allumés, s’offre à un jeune bellâtre romantique (Paul Hamy) et, à contrecœur, reconduit, en Auvergne, son petit-fils (Nemo Schiffman) chez le grand-père paternel (Gérard Garouste) de celui-ci. En chemin, elle fait un détour en Savoie, question de mesurer le temps perdu en bambochant avec Miss Bocage (Mylène Demongeot), Miss Mayenne (Valérie Lagrange) et Miss Champagne (Évelyne Leclercq). Au bout du chemin, l’attendent l’amour et des chansons, parce qu’en France, tout finit, paraît-il, par une chanson.

La prémisse est alléchante, mais très vite, lorsque Rufus Wainwright geint « I don’t know where I’m going », alors que l’amoureuse éconduite conduit les yeux pleins d’eau, le doute s’installe. Et il se confirme au fil d’un film qui, d’une errance sur les routes d’une France aux faux airs de Depardon, vire très vite à la chronique familiale, puis au mélo assumé quand, plus vite qu’il n’en faut pour dire « Pialat », les amochés de cette famille écorchée se raccommodent en un clin d’œil.

Lorsque Nougaro scande Une petite fille sur la course de la restauratrice éperdue dans les champs, et que le petit-fils beugle « I know where I’m going » à sa mamie au volant, on s’inquiète. Lorsque le film se clôt par Ma grand’mère, ritournelle du XVIIIe siècle, entonnée par une tablée de convives béats, on abdique. À ce point-là, ce n’est plus un film (en)chanté, pour reprendre la très jolie expression souvent accolée aux films de Demy, c’est, à l’instar de la peinture du même nom, de la trame sonore à numéros.

Cinéaste, scénariste et actrice, Emmanuelle Bercot a, entre autres, co-scénarisé Polisse. Bien que très différent du film de Maïwenn, le sien suit le même arc : une amorce néo-réaliste, un virage scénaristique cousu de fil blanc et une finale où le mélo le dispute à une manipulation éhontée d’un spectateur qui n’en demandait pas tant. Avec sa mise en scène en forme d’hommage formel aux années 70 – beaucoup de Sautet, un peu de Pialat light et une pointe de Varda – , Elle s’en va se perd en chemin et incarne tout le contraire d’un film en roue libre. Il se voudrait buissonnier comme en 1973, il s’affiche compassé comme une fausse errance de 2013 aux airs de télé-réalité.

Écrit pour Deneuve, le film est né du désir d’Emmanuelle Bercot de tourner avec l’actrice. Soit. On comprend la cinéaste : aucune actrice vivante n’incarne le cinéma français à ce point-là. Il suffit de la filmer pour voir apparaître les univers de Truffaut, de Buñuel, de Téchiné et de tant d’autres. Mais, fût-elle septuagénaire, une belle fille ne peut donner que ce qu’elle a et si Deneuve donne tout ce qu’elle a, la cinéaste n’a pas le talent de sa muse. Co-scénarisé avec Jérôme Tonnerre (collaborateur, entre autres, de Leconte, Lelouch, de Broca, Rappeneau et Yves Robert), ce Thelma sans Louise ne s’achève pas dans un vol plané libérateur et létal mais dans une mollesse qui, a posteriori, affadit le départ en trombe. Quand on a Deneuve au volant, c’est vraiment dommage de ne pas tenir la route.

Le casting dénote un désir évident de brouiller les cartes, de faire entrer la vraie vie (si tant est qu’elle existe) dans le cinéma (si tant est qu’à l’écran, il ne soit pas la vraie vie). Hormis Deneuve, qui n’a consacré sa vie qu’au cinéma de haut vol, la plupart des acteurs et actrices de ce film sont atypiques. Gérard Garouste est un peintre et sculpteur célèbre; Valérie Lagrange et Camille, des électrons libres qui, à 40 ans d’écart, suivent plus un parcours de chanteuses et d’actrices qu’une véritable carrière; Évelyne Leclercq, une animatrice télé et actrice dilettante; Mylène Demongeot et Claude Gensac, chacune à leur époque, des vedettes populaires, natures fortes, associées à un cinoche bien franchouillard (Molinaro, Hunebelle, Zidi, etc.); et Nemo Schiffman, le fils de la réalisatrice et petit-fils de Suzanne Schiffman, proche collaboratrice de Truffaut, Godard et Rivette. (« C’est quoi, ce milieu où tout le monde couche avec tout le monde? », dirait la femme de l’accessoiriste de La Nuit américaine). Si ce casting hors-normes apparait tout d’abord au-delà de tout soupçons, il devient douteux lorsqu’on constate à quel point les (rares) non-professionnels sont littéralement (sous-)utilisés comme caution pseudo-documentaire, proche de l’anecdote.

L’exemple le plus probant est ce vieux fermier aux doigts arthritiques qui, dans sa cuisine, au tout début du film, s’évertue à rouler une cigarette pour Belle de jour. Une séquence fabuleuse où la star et le vieil homme se toisent, où le cinéma rêvé et le cinéma « documenteur » se croisent.  On déchante très vite tant les apparitions suivantes – un pompiste, un agriculteur, un paysan – sont traitées comme des vignettes destinées à donner un supplément d’âme à un film qui en manque douloureusement.

Reste la grande Catherine, terrienne, immuable, vivante. Plus que Deneuve, c’est son profil droit qui tient la vedette. Filmé ad nauseam en gros plan, mèches blondes flottantes et soleil rasant, ce tracé reconnaissable entre tous a, encore aujourd’hui, au-delà de l’évidente chirurgie esthétique, une sidérante qualité intemporelle. Deneuve, la Garbo du cinéma français, dont le masque révèle plus que bien des visages nus. À son corps défendant (encore que…), elle incarne l’âme et l’esprit du film qui aurait pu être. Ne serait-ce que pour explorer cet insondable paysage humain, bien plus que ceux d’une France ou d’une histoire convenues, Elle s’en va vaut le détour.

 

La bande-annonce d’Elle s’en va


7 novembre 2013