Critiques

En liberté!

Pierre Salvadori

par Gérard Grugeau

Depuis Cible émouvante (1993) où Marie Trintignant brillait comme un soleil mélancolique aux côtés de Guillaume Depardieu, Pierre Salvadori construit à pas mesurés une œuvre qui mérite notre attention. Avant tout parce que le cinéaste creuse patiemment le sillon de la comédie, un genre souvent décrié et formaté par nombre de petits faiseurs. Or, Salvadori, lui, est un grand, un orfèvre du récit comique, qui aime à mettre en scène des personnages décalés, en perte d’équilibre, qu’il couve de son regard bienveillant et poétique avant de les replacer sur les rails de la vie. Humble et pudique, l’homme se réclame d’un artisanat noble, gagné à force de passion et d’efforts. Il est l’héritier d’une longue tradition, celle des comédies sociales italiennes de son enfance, mais aussi celle des grands maitres américains de la screwball comedy (Ernst Lubitsch, Howard Hawks) chez qui la vivacité des dialogues rivalise avec l’humour slapstick. Plus près de nous, Pierre Salvadori se reconnait volontiers dans le travail des Frères Farelly et Judd Apatow de ce monde qui ont renouvelé le genre en le débridant. Les influences sont là, nombreuses, mais la singularité du cinéaste demeure unique, irréductible.

Pour l’auteur de Les apprentis (1995), Comme elle respire (1998) ou Dans ma cour (2014), la comédie à l’état pur passe par le burlesque. Et pour ce faire, le genre exige un savant équilibre entre la finesse de l’étude de caractères, le pétillement des dialogues et le rocambolesque des situations. Aujourd’hui, En liberté ! réunit avec brio l’ensemble de ces qualités, donnant corps à un film tendre et désopilant qui sème allègrement le chaos et le rire sans se départir de cette inquiétude viscérale qui habite en filigrane le cinéma de Salvadori. Signe sans doute que tous les bannis de l’existence représentés à l’écran au fil du temps pourraient être de subtiles proliférations de l’auteur lui-même, venu originellement à la comédie dans les affres de la dépression1Chose certaine, ce dixième long métrage est incontestablement du meilleur cru.

Comme le laisse entendre son dénouement, En liberté ! peut être vu comme un conte. Mais pas un conte à endormir les enfants, plutôt un conte à les réveiller pour les confronter aux tourments de la vérité. Chaque soir, à travers les histoires qu’elle lui murmure, une veuve travaillant dans la police (Adèle Haenel) entretient son fils dans le souvenir d’un père mort en héros… jusqu’à ce qu’elle découvre que son mari (Vincent Elbaz) était en réalité une fripouille qui a fait condamner un autre homme à sa place. Le film sera donc construit autour des multiples déclinaisons de cet évènement fondateur en trompe-l’œil que la mécanique du film va dynamiter en faisant se rencontrer la veuve et le faux coupable sorti de prison (Pio Marmaï). Marqué par ses années de taule, l’homme lâché dans la ville sera l’électron libre du désordre ambiant qui va dès lors se créer, tandis que deux autres personnages (Audrey Tautou et Damien Bonnard) viendront nourrir la trame sentimentale, ouverte à de plus douces émotions. Rires garantis : la machine de destruction sera massive et parfois digne des cartoons d’un Tex Avery.

Réglé comme une horloge en délire, En liberté ! joue à plein la carte du burlesque, ne rechignant pas au passage sur le running gag à la Helzapoppin’ (H.C. Popper, 1941), quand un tueur en série vient régulièrement perturber le quotidien du commissariat. Mais au-delà des micro-dérèglements de ce type, l’essentiel de la mise en scène vise à parasiter la fiction, à la sur-doper en la poussant dans ses derniers retranchements pour la maintenir par tous les moyens dans le registre de l’action en roue libre. D’où l’impression de vélocité jubilatoire que dégage le film, vélocité qui est bien sûr le fruit d’une grande maitrise, notamment d’un montage qui vient constamment soutenir le travail de la caméra et rythmer l’orchestration des points de vue au service des gags.

Salvadori ne craint pas la saturation et le vertige, il les entretient bien au contraire pour susciter chez le spectateur une euphorie grandissante que le corps encaisse avec un plaisir sans cesse renouvelé, jamais coupable. Jusqu’aux dialogues, ciselés et déstabilisants à souhait, qui redoublent l’efficacité comique des évènements. Masques et travestissements participent de ce chaos convoqué à l’écran, rappelant parfois le théâtre de Guignol avec son comique de situation et ses accessoires disproportionnés, comme dans la séquence du braquage de la bijouterie dont nous nous garderons bien de révéler les rouages. Tout cet arsenal, au même titre que l’énergie des comédiens jouant des partitions modulées en fonction de leur personnage, sont ici mis à contribution pour amener le film vers la désintégration sociale et une renaissance de la sphère intime. Car, on l’aura deviné, Salvadori est un grand sentimental qui aime l’humanité. Et cet élan du cœur passe ici par l’amour d’une mère pour son fils que l’onirisme de la séquence finale scellera au-delà de toutes les facéties de l’existence.

1. Voir l’entretien avec Pierre Salvatori dans Les Cahiers du cinéma, no 748, octobre 2018. p.35 à 37


16 décembre 2018
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