Je m'abonne
Critiques

ET LA FÊTE CONTINUE !

Robert Guédiguian

par Marc Mercier

On devient Marseillais le jour où l’on se rend compte que l’on peut énumérer les mille et un défauts de cette ville sans toutefois tolérer qu’un visiteur n’en relève ne serait-ce qu’un seul. Si ce dernier s’émerveille de la beauté du site, sa lumière caressant la mer, ses îles et ses calanques, il se verra chiffonner ses berlues romantiques qui le rendent aveugle à la misère qui gangrène ses quartiers populaires. Il en va de même avec le cinéma de Robert Guédiguian. Il faut être Marseillais pour faire la fine bouche.

Chaque sortie de film est une convocation à une réunion de famille. Famille d’actrices et d’acteurs (Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin) que l’on retrouve au fil des temps, une troupe de théâtre qui fait son cinéma, pourrait-on dire. Les spectateurs marseillais ont le sentiment d’être membres de la tribu. C’est leur histoire qui est narrée, rêves de jeunesse, luttes sociales et politiques, défaites, désillusions, trahisons, amitiés, amours. Famille gâtée puisque cet automne nous a donné deux rendez-vous : son dernier film Et la fête continue et l’exposition Avec le cœur conscient présentée à la Friche la Belle de Mai qui relate son cheminement personnel et artistique.

L’exposition : des photos, des affiches, des objets, des extraits de ses vingt-trois films… Errant, je me suis souvenu à quel moment j’ai cessé d’être un inconditionnel, curieusement avec le film qui lui a offert une renommée internationale, Marius et Jeannette (prix Louis-Delluc en 1997), à cause d’un malaise qu’aujourd’hui enfin je peux nommer : la nostalgie d’un temps où il existait une autre famille dont je n’ai pas encore parlé. Celle des militants et sympathisants communistes, des gens liés par une solidarité de classe et une culture de combat. Des souffrances, des luttes communes et des fêtes improvisées ou organisées par le Parti ou le syndicat. Que ne fut pas mon exaltation quand j’ai découvert Rouge midi (1985), l’opiniâtre Dieu vomit les tièdes (1991), le si jubilatoire et amoral L’argent fait le bonheur (1993). Puis le vent a tourné. Le libéralisme sauvage est devenu la nouvelle Internationale. L’individualisme a remplacé la solidarité. Les fascistes se sont en partie substitués aux communistes dans les quartiers populaires. La fête est finie. C’était mieux autrefois. Ce sentiment passéiste est incompatible avec ce qui m’a toujours intéressé dans les arts d’hier et d’aujourd’hui : la nostalgie du futur. Du monde contemporain profondément désespérant quelque chose finira bien par germer à condition que nous semions des graines. Et (alors) la fête continue(ra).

Malgré tout, je n’ai raté la sortie d’aucun de ses films. Une fois même la rage au ventre, quand, en 2018, Guédiguian et l’actrice Ariane Ascaride se sont rendus en Israël pour accompagner le film La villa à l’occasion du Festival du film français. Nous fûmes très nombreux à exprimer notre incompréhension. Comment un artiste qui distille dans ses films un humanisme certain, une volonté de défendre tous les opprimés peut-il être à ce point aveugle aux crimes d’un État colonial qui ne respecte pas le droit international ? Aujourd’hui l’horreur est en train d’atteindre son paroxysme à Gaza, un génocide selon la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH). Néanmoins, l’amour de son cinéma est plus fort que tout. Je suis allé voir Et la fête continue. J’ai bien fait. Il y a au moins trois raisons à cela qui pour moi forcent à reconnaître que Guédiguian est un cinéaste d’une très grande envergure.

Homme attablé à un bar à Marseille

La cause arménienne. Comment perpétuer la mémoire d’un peuple victime d’un génocide (environ 1 500 000 assassinats) entre 1915 et 1923 ? Dans Et la fête continue, un homme et une femme s’aiment. Ils sont d’origine arménienne, comme Guédiguian. Ils désirent un enfant. Elle ne peut pas en avoir. Il est désespéré : la chaîne de la transmission sera rompue s’il reste avec elle. Intervention de la mère. L’adoption ! Ce ne sont pas les gênes qui assurent l’héritage culturel d’un peuple, c’est l’éducation. Une langue. Des musiques. Des recettes. L’étude de l’Histoire. Pas de reproduction, production permanente ! En ces temps où les délires identitaires autorisent tant de crimes de guerre en Ukraine ou en Palestine, tant de naufrages de migrants rejetés par les États occidentaux qui craignent un prétendu « grand remplacement », cette scène est un appel d’air. J’ai eu envie de danser pour envoyer valser les idéologies asphyxiantes.

 La cause marseillaise. Le film débute par le rappel d’une catastrophe qui a traumatisé les habitants en 2018. L’effondrement de deux immeubles insalubres de la rue d’Aubagne à deux pas du Vieux-Port. Huit morts. Voracité des promoteurs et complaisance municipale. Énorme mobilisation de la population. Les élections municipales approchent. Une femme (interprétée par Ariane Ascaride) va réussir à rassembler une gauche divisée et la société civile. Victoire inespérée en 2020 du « Printemps marseillais ». Et la fête continue.

La cause poétique. La plus belle scène du film. Une foule est rassemblée sur une petite place à deux pas du lieu du drame. Des gens lisent à plusieurs voix un texte qui exprime la douleur et la colère. C’est le chœur d’une tragédie grecque. Et pour cause, au milieu trône depuis deux siècles un buste sous lequel on peut lire : « Les descendants des Phocéens à Homère ». Ce fut l’emplacement d’une fontaine-lavoir où jadis des lavandières palabraient, lieu où se commentaient toutes les odyssées quotidiennes d’un peuple. Le poète a le regard tourné vers la mer d’où débarquèrent il y a 2 600 ans les premiers habitants de la cité. Aujourd’hui, cimetière des nouveaux migrants rejetés par l’amère Europe. Le poète a-t-il entendu le fracas des pierres dans son dos, les cris, les larmes ? Me reviennent les premiers mots de L’Iliade : « Chante, Déesse, la colère d’Achille ». Des milliers de vers suivent. Naissance de la poésie. Colère, en grec, c’est mènis, qui a aussi donné mnémé, la mémoire. La poésie est donc le fruit des amours de la colère et de la mémoire. Guédiguian ravive les braises du poème au cœur d’une cité meurtrie. La vie peut alors continuer. Et la fête peut reprendre. Nostalgie d’un futur radieux. Merci Guédiguian.


21 décembre 2023