Critiques

Exodus: Gods and Kings

Ridley Scott

par Alexandre Fontaine Rousseau

En 2005, Ridley Scott signait Kingdom of Heaven : une production à grand déploiement capitalisant obliquement sur ce renouveau du péplum qu’il avait lui-même amorcé cinq ans plus tôt avec Gladiator. Si plus personne ne se souvient vraiment de Kingdom of Heaven aujourd’hui, sa fameuse « version longue », disponible en DVD, en avait à l’époque fait jaser plusieurs. On y découvrait un tout autre film que celui, plutôt mal barré, que l’on avait pu voir en salles – un film qui, à défaut d’être véritablement grand, avait le mérite d’assumer pleinement sa nature épique.

Peut-on faire un film « épique » en l’amputant presque systématiquement des scènes qui confèrent de l’ampleur à son déploiement? Un amoncellement de fragments spectaculaires ne possède pas de souffle par procuration, sous prétexte qu’il renvoie à un grand récit. Par-delà ses plus aberrantes fautes de style, du plus risible des buissons ardents au maquillage bizarrement flamboyant de Joel Edgerton grimé en Ramsès, voilà d’ailleurs le véritable problème d’Exodus : Gods and Kings. À force de s’appuyer paresseusement sur notre connaissance préalable de l’histoire de Moïse mise en scène, sous prétexte qu’on l’a lue mille fois (ou, plus précisément, qu’on a vu The Ten Commandments de Cecil B. DeMille mille fois), le film ne fonctionne plus indépendamment des oeuvres auxquelles il se réfère.

On a surtout l’impression que Ridley Scott s’est, une fois de plus, fait voler son projet par ses producteurs. Car il est bien évident que cet Exodus tel qu’il nous est présenté n’est pas le film initialement envisagé par le réalisateur, mais plutôt un exercice de montage particulièrement périlleux visant essentiellement à atteindre la marque symbolique des 150 minutes – durée qui, on se l’imagine sans peine, a pour principale fonction de ne pas intimider d’éventuels spectateurs. Ce formatage arbitraire du récit évacue les liens de causalité au profit d’une narration bancale, qui enchaîne les événements selon une logique purement utilitaire.

Les vingt première minutes du film sont d’ailleurs à ce point ridicules que l’on pense un instant avoir affaire à la parodie de celui-ci : les liens entre les personnages sont grossièrement esquissés alors qu’une vague prophétie nous est annoncée, en arrière-plan, à grand coup de lecture d’entrailles de volaille. Quelques minutes plus tard, nous sommes plongés en plein coeur d’un vaste combat qui ne sert qu’à concrétiser ladite prophétie dans le sillage de quelques actions s’empilant sens dessus dessous, les unes par-dessus les autres. Plus tard, on comprendra par le biais d’une poignée de références à diverses sous-intrigues abandonnées qu’il manque probablement un pan entier du film à la version que nous regardons…

Exodus progresse ainsi, à coup d’incongruités et d’ellipses suspects que l’on peine à s’imaginer qu’un monteur a pu croire efficaces : Moïse revient d’exil, menace Ramsès de représailles si son peuple n’est pas libéré, transforme une poignée d’esclaves en soldats aguerris en l’espace de trois ou quatre coupes franches puis l les plaies d’Égypte s’abattent coup sur coup, à un rythme frénétique qui devient vite absurde. Rien n’a plus de portée dramatique, rien n’a plus de sens – une faute capitale pour un récit se voulant fondateur. Tout paraît précipité, la conclusion s’avérant si expéditive qu’elle rappelle à cet égard la finale « en accéléré » du Dune de David Lynch. Les commandements sont parachutés en fin de parcours à la manière d’une note de bas de page,

On sent pourtant qu’un meilleur film se cache dans les interstices de cet amoncellement arbitraire d’extraits spectaculaires, qu’il y a derrière l’absence apparente de cohérence les bases d’une réflexion autrement plus nuancée sur les implications morales et politiques du récit biblique adapté. Le film est ainsi émaillé d’allusions à celui, plus complexe et audacieux, qui a été victime de cette boucherie en règle : le doute qui s’instille dans l’esprit de Moïse quant à la légitimité des méthodes employées par son Dieu pour libérer son peuple, sa relation (complètement occultée de cette version charcutée) avec un frère qui doute de sa lucidité ou encore la représentation de Moïse en tant que terroriste menant une lutte justifiée contre l’oppression des siens.

À la limite, on a l’impression que c’est le discours critique du film qui a été évacué tant bien que mal du produit final, de peur que celui-ci ne remplisse plus sa fonction de beau blockbuster biblique de la saison des fêtes. Chaque aspect potentiellement controversé du traitement semble endigué par le montage, circonscrit aux marges d’un spectacle qui se voudrait inoffensif et rassembleur. Évidemment, les problèmes d’Exodus ne peuvent être résumés à cette contradiction fondamentale dont souffre l’ensemble. La performance de Christian Bale relève de l’auto-caricature, son Moïse monochrome étant indissociable de son Bruce Wayne tourmenté; Joel Edgerton dicte ses répliques sans conviction; la distribution, globalement, donne l’impression de n’avoir aucune direction.

   Exodus, sans contredit, est un film raté. Mais malgré toutes ses maladresses, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il est surtout la victime d’une volonté maladive de plaire, de se conformer à toutes sortes d’exigences qui n’ont plus rien à voir avec le cinéma. Tant et si bien que l’on n’ose pas trop porter de jugement sur l’objet disloqué, décousu qui nous est présenté ici – puisque, de toute façon, une version revue et corrigée servira sans doute à vendre quelques copies de plus dans quelques mois, au moment de sa sortie en DVD.

La bande-annonce d’Exodus


11 décembre 2014