Critiques

Fading Gigolo

John Turturro

par Eric Fourlanty

À Brooklyn, de nos jours, un vieux libraire juif devient le pimp d’un italien quinquagénaire. Ça marche du feu de Dieu jusqu’à ce que le latin lover tombe amoureux d’une veuve hassidique, elle-même convoitée depuis toujours par un flic kosher.

Soit.

Tous les acteurs de Fading Gigolo jouent des contre-emplois et prêtent leurs traits à des personnages hautement improbables.

Woody Allen en libraire new-yorkais qui fait faillite? Oui. Woody en souteneur septuagénaire? Improbable. John Turturro en fleuriste à temps partiel? Oui. Turturro en gigolo vieillissant? Improbable. Sharon Stone en riche épouse délaissée? Oui. Sharon folle d’un call boy vieillissant? Improbable. Vanessa Paradis en oiseau qui s’évade de sa cage? Oui. Vanessa en veuve hassidique qui pleure en se faisant masser? Improbable. Sofia Vergara en bombe sexuelle grimpée sur des Louboutin? Oui. La Vergara en fuck buddy d’une Manhatannite désœuvrée? Improbable.

(Seul Liev Schreiber, en flic de quartier à papillotes, navigue en terrain connu, bourru mais sensible, épaules massives mais œil humide. Aisément crédible.)

Improbables, ces personnages écrits par Turturro? Oui, mais en partie ancrés dans deux ou trois choses que l’on sait de chacun d’eux, de chacun d’elles, à l’écran. Dans cette zone flottante et mystérieuse où le spectateur y croit – ou pas. C’est le pari du cinéaste, celui d’un pacte immémorial passé avec le spectateur, celui de la convention de tout spectacle, celui d’un sésame vieux comme le monde : « Approchez-vous, je vais vous raconter une histoire… »

Nous sommes ici dans le domaine de la fantaisie mais, comme dans toute comédie qui se respecte, chaque personnage est écrit et joué avec la même rigueur, la même véracité que s’il s’agissait de héros d’une tragédie shakespearienne. Mine de rien, John Turturro, l’acteur aux 60 films, écrit et réalise des films depuis 20 ans, cinq jusqu’à maintenant, et imprègne à ces longs métrages une couleur qui ressemble à ce qu’il apporte à ces rôles : une élégance et une retenue qui cache des zones d’ombres, quelque chose à la fois de burlesque et d’extrêmement tendre, une pointe de mystère et une violence sourde qui laisse planer une menace possible.

Fading Gigolo est avant tout un film d’acteurs, un film de personnages. Ce sont eux, et eux seuls, qui font avancer le récit et qui lui donnent sa chair. Le scénario va là où ils le mènent. Cette errance de l’intrigue fait le charme et constitue la faiblesse de ce film qui ne parvient pas à être autant en roue libre qu’il souhaiterait l’être. C’est un film high concept qui fait l’école buissonnière. C’est le film d’un New-yorkais amoureux du cinéma européen mais qui, malgré les chansons surannées de Dalida et le joli minois de Vanessa, ne parvient pas à se libérer de la sacro-sainte « efficacité » américaine selon laquelle, dans le sprint final, tout doit être réglé, bouclé, fermé.

Ça donne un film charmant, bancal, généreux, un film parsemé de scènes savoureuses, mais qui, en bout de ligne, laisse peu de traces. Sauf qu’il y a Woody, l’inénarrable Woody, l’intemporel Woody qui, d’un regard en coulisse ou d’une réplique assassine transforme tout ce qu’il touche en or et fait de ce film de John Turturro un film de Woody Allen.

Ne serait-ce que pour ça, Fading Gigolo mérite le détour.

 

La bande-annonce de Fading Gigolo


22 mai 2014