Critiques

First Cow

Kelly Reichardt

par Ariel Esteban Cayer

Adapté du roman The Half Life de Jon Raymond, First Cow de Kelly Reichardt constitue en quelque sorte une culmination. Depuis ses débuts, la cinéaste américaine représente l’Oregon comme un Far West : un paysage encore sauvage, dans lequel les tensions entre l’individu et les forces capitalistes qui le façonnent sont exacerbées et à fleur de peau. Les politiques expansionnistes des deux derniers siècles – mensonges de prospérité pour la plupart, gravés dans le contraste entre la ville impitoyable et la sérénité des grands espaces – deviennent pour Reichardt autant de murs face auxquels se butent et se mesurent ses personnages (toujours en marge dudit système, ou symboliques de ses limites). Qu’il s’agisse des questions soulevées par l’amitié fragile entre deux gauchistes dans Old Joy (2006), de la désormais iconique Wendy (Michelle Williams), drifter séparée de son chien, dans Wendy and Lucy (2008), du wagon maudit de Meek’s Cutoff (2010) ou des environnementalistes radicaux de Night Moves (2013) confrontés à leurs idéaux, la notion de prospérité chez Reichardt est un horizon lointain ; la notion de « frontier » à l’Américaine est sans cesse remise en doute.

À l’image des trains de marchandises qui traversent l’Oregon et mèneront Wendy plus au Nord, First Cow ouvre sur l’image anachronique d’un navire de charge contemporain. Puis enchaine avec celle d’une femme et de son chien qui déambulent dans le cadre, enveloppés par la forêt. Une odeur d’un autre temps attire l’animal et la randonnée laisse place à une sordide découverte : deux squelettes enterrés côte à côte, presque enlacés. Ainsi débute le récit de Cookie (John Magaro) et King Lu (Orion Lee), destinés à disparaître. Nous revoilà aux abords de cette même rivière, deux siècles auparavant. Le cargo a disparu, remplacé par une embarcation nettement plus rudimentaire : celle de premiers colons américains au tournant du XIXe siècle.

Cuisinier doux et timide, Cookie travaille pour un groupe de trappeurs bourrus et ingrats. Lors d’une expédition, il rencontre King Lu, immigrant chinois égaré dans l’immensité de la forêt. D’une gentillesse à une autre (l’exception à la règle dans un tel univers impitoyable), les deux se lient d’une profonde amitié. Une relation mutuellement bénéfique, où les talents de Cookie pour la cuisine enflamment les rêves d’entreprenariat de Lu. Ils élaborent donc une recette de beignet frit qui fait fureur dans cet Oregon de pionniers. Un beignet si délicieux que les hommes les plus virils et les plus robustes voient leurs genoux ramollir face à une telle gâterie. L’ingrédient secret ? Un peu de miel, de la cannelle délicatement râpée par les mains expertes, mais tremblotantes de Cookie, oui. Mais surtout : un peu de lait, volé tous les soirs à l’unique vache de la colonie, une bête pur-sang importée en Amérique par Factor (Toby Jones), Anglais plus riche que les autres et propriétaire, entre autres, d’une somptueuse maison coloniale qui jure dans le décor feuillu du comté. Celui-ci s’intéresse au duo, mais la ruse perdure néanmoins malgré cette soudaine attention. Certaines personnes, soulève King Lu plus tard, ne peuvent concevoir d’être dépouillés de leur bien. Factor reste persuadé que sa vache produit peu.

Sur le mode de la fable tragique (le mystère des squelettes plane toujours), First Cow propose un habile western révisionniste, doublé d’une utopie anticapitaliste, à tout le moins une histoire parallèle de son essor. Métaphore du vivre en marge, dans laquelle le beigne sucré – et le lait qui lui donne sa consistance unique – remplace la pépite d’or ou encore la fourrure de castor qui ont façonné l’Amérique des colons aux dépens des Premières Nations, le film de Reichardt surprend par sa douceur et les solutions toutes simples qu’il propose. Le beigne (à l’image du film lui-même) est un véritable condensé de bonheur : une madeleine proustienne pour plusieurs, qui en prennent une bouchée et se remémorent les gâteaux de leur enfance ou l’innocence d’un passé loin de la terre boueuse. Une relation sincère, entre deux hommes. Ou encore les plaisirs, tous simples, de manger chez soi. Une question s’en vient à s’imposer : pourquoi tout laisser derrière ? Pourquoi cette lutte primitive, cette chasse au plus fort, au plus prospère ? Pourquoi désirer davantage ? Pourquoi ne pas laisser le territoire vierge et immaculé, tel que Reichardt le capture dans toute sa beauté verdoyante de mousse et de fougères préhistoriques ?

Grâce au cinéma perceptif de Reichardt, un simple beigne devient ici un objet de convoitise unique pour l’époque (comme pour le genre du western). Une unité d’échange inoffensive (si on la mesure aux autres) qui ne déraille que lorsqu’elle atteint sa pleine valeur marchande et que sa pâte se teinte d’avarice. Mais pour une courte période, l’union de deux immigrants, platonique mais tendre, démontre qu’une alternative est possible – qu’une économie peut être viable sans être agressive, extractive ou violente face au territoire et à ses ressources (en l’occurrence, le lait d’une seule vache, extrait avec parcimonie et amour). Cette première vache, telle une première veine de minerai précieux découverte dans la Terre, à laquelle se greffe inévitablement une industrie, est évidemment annonciatrice des choses à venir, du début de la fin. Mais on peut également y voir une tangente historique à peine entrevue, à la faveur de laquelle les choses auraient pu être différentes, si la voie du beignet avait été empruntée à la place. Hélas, on ne connaît que trop bien la suite.


9 juillet 2020