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Critiques

FOLICHONNERIES

Éric K. Boulianne

par Thomas Carrier-Lafleur

« Tu as raison, c’est pas possible. On ne peut pas avoir envie tout le temps de la même affaire, en même temps. » Ainsi débute Folichonneries, le premier long métrage réalisé par Éric K. Boulianne. Une phrase suspendue dans le noir, des voix sans visages, un tempo désaccordé. Avant même l’image, le film pose déjà sa question centrale : comment aimer quand les corps et les désirs ne battent plus à l’unisson ? Dans ce bref échange, tout est déjà là : l’écoute, la dissonance, la recherche d’un rythme commun. Sous ses airs de comédie, Folichonneries est un laboratoire du langage amoureux contemporain. Boulianne y explore avec curiosité et méthode la parole comme symptôme – mais aussi comme remède. Le film fascine autant qu’il agace ou provoque, tant il met à nu notre besoin contemporain de tout expliquer.

Puis une chanson s’élève, comme venue d’un autre monde : « Shine On, Harvest Moon », succès de 1908 popularisé dans les Ziegfeld Follies. François (Boulianne) et Julie (Catherine Chabot) sont alors dans leur voiture, en route vers la maison familiale après cette soirée révélatrice entre amis. Les visages tirés, absorbés dans un silence morne. Et soudain, la musique embarque, anachronique, presque incongrue, comme si un vieux vinyle s’était glissé dans le présent. Derrière cette mélodie d’un autre temps, derrière ce couple contemporain et leurs conversations à venir sur l’ouverture, le consentement et la transparence réapparaît un passé de paillettes et de feux de rampe : celui où l’amour se chantait en duo, avant que les voix ne se déphasent. En l’utilisant à l’orée de son film, Boulianne offre à cette chanson la fonction d’un seuil émotif, une promesse de lumière. Shine on, « brille encore » : c’est bien tout l’enjeu du film. Comment continuer à rayonner, à garder « l’aura du couple » quand le désir s’éparpille ? Cette aura, François et Julie n’arrivent jamais à la nommer ; elle échappe au langage, mais revient spectralement par l’image. À différents moments, une lumière dorée, volontairement artificielle, nimbe les personnages. Ce que les mots ne peuvent dire, la lumière le traduit en silence. Le film tout entier repose sur cet effort de résonance où la parole, la lumière et l’image cherchent à s’exprimer ensemble.

François est traducteur, un métier qui fait écho à l’image de l’auteur-réalisateur lui-même, scénariste de longue date (Menteur, Viking, Le plongeur). Le film, justement, transpose ce travail des mots dans le couple : traduire, ici, c’est vivre ensemble. À force d’expliquer, de reformuler, de redéfinir leur malaise, François et Julie se parlent jusqu’à l’épuisement. Entre la chanson naïve des follies et les notifications anxiogènes de messagerie, Folichonneries met en scène notre époque : celle où la parole tente de recoller les temps désaccordés. Boulianne filme ainsi un monde où tout doit être nommé. L’amour se règle à coups de conversations, d’explications, de protocoles. On parle de polyamour comme on parlerait d’un contrat ; on « jase de nos limites », on établit des règles. Sur un tableau très scolaire, François et Julie dressent la liste des conditions avant d’ouvrir leur couple : ne pas coucher avec des amis, préserver « l’aura du couple », maintenir « l’hygiène des cunnis ». La formulation prête à rire, mais derrière le comique se cache une fatigue : celle d’une génération qui veut tout bien faire, tout comprendre, tout dire – et qui finit par se débattre dans ses propres mots. Folichonneries montre le revers de cette hypercommunication : les termes et les expressions qui usent, qui saturent, qui deviennent des drapeaux rouges. L’humour naît de cette tension entre la précision du vocabulaire et le désarroi des corps.

couple à moitié nu sur lit

Boulianne a tourné Folichonneries rapidement, en marge des institutions, dans un geste d’indépendance. Cette urgence se ressent dans l’énergie du film : celle d’un auteur qui veut tout capter avant que ça lui échappe. L’économie de moyens ne mène pas pour autant au simple réalisme, mais à une forme de confessionnal filmé, où l’intimité devient performance. Les dialogues hésitants, les silences, les tâtonnements affectifs produisent une impression d’errance, qui sera néanmoins méthodiquement encadrée. Découpé en six actes – Monogame, Soft Swap, Don’t Ask Don’t Tell, Kitchen Table Polyamory, Wibbles et Compersion , le film emprunte au lexique du polyamour une ironie douce : il donne forme au désordre amoureux à travers des catégories et des concepts tout prêts, puis observe leur inadéquation avec la vie réelle. Boulianne ne filme pas le désir au premier degré ; plutôt, il observe la tentative, souvent maladroite, de l’organiser.

Le film, coécrit avec Alexandre Auger, tient sur une ligne fragile entre drame et comédie, tendresse et ironie. François, souvent ridicule, n’est jamais méprisé. Julie oscille entre douceur et fatigue, lucidité et colère. La scène où elle annonce à ses enfants que leurs parents vont « ouvrir le couple » résume la tonalité du film : une sincérité désarmante traversée d’un humour désespéré. Peu à peu, le récit se décale. Le film que l’on croyait érotique devient thérapeutique. François découvre qu’il ne cherche pas le plaisir, mais un antidote à sa dépression : son désir passe par la douleur, l’autorité, la sanction – un imaginaire presque clinique du corps. Julie, de son côté, s’éveille à une autre forme d’intimité, plus tendre et ludique, qui s’épanouit dans la douceur, la curiosité et la complicité. Deux univers apparemment opposés, que le film rapproche subtilement par le jeu, le déguisement, la mise en scène, arrivent finalement à cohabiter dans un même couple. Chez l’un comme chez l’autre, la sexualité devient un espace performatif : une manière d’essayer des rôles, de traduire son intériorité, puis de se réécrire. Le bonheur, ici, n’est pas une révélation : c’est un travail de réparation, la découverte d’un lieu de retrouvailles à travers l’autonomie et la liberté.

Folichonneries atteint sa plus belle justesse lorsqu’il délaisse le sexe pour la reconnaissance du lien. Peu à peu, Boulianne déplace le centre de gravité du plaisir vers la compersion – ce mot rare et discret qui, à l’inverse de la jalousie, désigne la joie ressentie face au bonheur de l’autre. Sous son titre léger, le film cache moins une mélancolie qu’une véritable empathie : il ne raconte pas l’union d’un couple, mais la lente construction d’une écoute. Dans sa dernière partie, cette quête d’équilibre trouve une forme lumineuse, presque abstraite : l’amour n’y est plus fusionnel, et pourtant persiste dans la distance, comme une aura fragile reliant deux êtres enfin autonomes et paradoxalement plus complices que jamais.

« Il faut rire, c’est ça l’objectif. On accueille le rire », dit François vers la fin du film, enfin soulagé. La phrase, adressée autant à Julie qu’au public, résume la leçon de cette œuvre sur la parole conjugale : rire non pour fuir, mais pour accepter avec lucidité le désir de l’autre. Dans un Québec qui redécouvre le couple à travers le prisme de la santé mentale (Deux femmes en or, Amour apocalypse), Folichonneries en offre la radiographie la plus tendre et la plus lucide : un cinéma de mots et de silences, de malaises et de sourires, de lumière et de noirceur, qui nous renvoie à ce que parler peut dire et peut faire.


29 janvier 2026