Critiques

Frances Ha

Noah Baumbach

par Helen Faradji

Frances court. Tout le temps. Après l’argent, l’amour, les garçons, sa vie. Parce que la jeunesse, c’est le mouvement. Après on meurt. Pire, on devient adulte. Même si elle a « déjà » 27 ans, et le visage plus vieux, Frances n’imagine pas pouvoir se poser. Même pas pour fumer une cigarette. Alors, elle court pour ne rien rater, pour tout attraper au vol. Pourtant, Frances ne décide rien. Elle se laisse porter. Au gré du vent, des rencontres. Et puis elle tombe aussi, mais elle ne se fait pas mal. Frances est insouciante, légère, comme une jeune fille moderne. Frances court même comme dans un film de Leos Carax.

Il y a tout ça dans le nouveau film de Noah Baumbauch (The Squid and the Whale), succès-surprise de l’année désormais disponible en DVD. De la vitesse, du primesautier, de l’énergie. De l’impressionnisme hipster aussi (nous sommes à Brooklyn, entre jeunes gens qui rêvent de changer le monde en attendant la confirmation de leur talent, imaginaire ou réel, de sculpteur, de danseur, d’éditeur…). Des amitiés entre filles qui ressemblent à de l’amour. Des errances, mais toujours joyeuses à l’image de ce film qui ne semble motivé que par une chose : avancer. Toujours et encore. Comme une claque à l’immobilisme des générations d’avant, comme un refus obstiné de s’engluer, comme un reflet tronqué de l’époque. Car si Baumbauch filme assurément ces jeunes gens que l’on croise plus souvent sur Instagram que dans les rues, il les regarde aussi en entomologiste attendri, les plaçant presque hors du temps par un noir et blanc, libre et peu texturé, évoquant le Jarmusch des premiers temps, les faisant embrasser ce paradoxe de l’ultra-moderne solitude (être sans cesse connectés les uns aux autres, sans jamais se voir, alors qu’un outil technologique n’attend pas pour chasser l’autre) sans jamais chercher à en tirer de conclusions.

Bien sûr, cette logique du mouvement perpétuel, établie par une série de vignettes reliées par un montage court et sautillant et cachant ses failles sous une tonne de références toutes plus branchouilles les unes que les autres (de Gainsbourg à Truffaut, de Madame De… à Woody Allen), n’aide pas Frances Ha à s’établir comme un grand film profond et générationnel. Mais il capte, avec un charme fou, à la limite de l’insolence, un air du temps où il fait, malgré tout, bon vivre. Car Frances, si elle court, sait aussi traîner. Flâner. Elle ne peut pas s’en empêcher d’ailleurs, laissant du même coup le temps au spectateur d’apprécier l’humour et le punch des dialogues-slogans bien fichus de cette adorable bluette (« I’m not a real person, yet », « I’m undateable », «I’ve been fired a million times, it makes you cool » …). Mais aussi celui de s’enthousiasmer pour Greta Gerwig, actrice et co-scénariste de ce petit bout de film séduisant, blonde indolente aux traits lourds dont le corps maladroit, sans cesse en déplacement, réinvente en version nouveau siècle tout un art du slapstick et du burlesque. Une fille folle et libre, sur-attachante, qui danse sans grâce mais s’en fiche, arrachant sa place au panthéon des héroïnes de cinéma en ayant l’irrésistible outrecuidance de ne bien vouloir rentrer dans aucune case, de ne respecter aucune norme.

Est-ce ainsi que les vingtenaires vivent ? Aucune idée. Mais c’est assurément ainsi qu’ils aiment, qu’ils s’amusent, qu’ils rêvent. Comme dans ces émotions d’enfants que nous passons, au fond, notre vie à essayer de retrouver.

 

La bande-annonce de Frances Ha


21 novembre 2013