Critiques

Francofonia

Alexandre Sokourov

par Elijah Bukreev

On entend dans L’Arche russe d’Alexandre Sokourov un échange qui signale une certaine difficulté identitaire : « Ce sont sans doute des européens… ». « Non, ces musiciens sont Russes. » Dans le même film, on entend aussi : « Comme les Russes savent bien copier ! Et pourquoi? Parce qu’ils n’ont pas d’idées propres… » La Russie fait-elle, du moins culturellement, partie de l’Europe ? On se perd dans ces notions comme dans les couloirs du musée de l’Ermitage.

Treize ans après L’Arche russe, qu’il avait dédié à ce fameux musée de Saint-Pétersbourg, Sokourov signe Francofonia, un nouveau long métrage consacré cette fois-ci au Louvre. Quel étrange titre pour un film dans lequel on entend, en fin de compte, entre le russe de la narration et l’allemand de l’un des personnages, bien peu de français. Dans sa version anglaise, le film porte un sous-titre qui illustre plus précisément sa pensée : An Elegy for Europe.

Francofonia semble être à la fois le film de Sokourov le plus accessible et le plus difficile à classer. Le plus accessible, car la voix du réalisateur, pour une rare fois, s’adresse du début à la fin au spectateur; Sokourov explique, commente, critique et confie tout ce qui est généralement si vague, si volontairement abstrait dans son œuvre. Le plus difficile à classer, car il s’agit d’une lettre d’amour à la civilisation occidentale, d’une délibération sur l’art et l’histoire qui mélange en son sein images d’archives, reconstructions historiques et mises en scènes de fiction.

Francofonia, avec son montage rigoureux et ses nombreux sauts dans le temps et l’espace, se retrouve à l’opposé stylistique de L’Arche russe, film tourné en un plan sur les lieux du musée. Sokourov a toutefois recours à la même symbolique : Francofonia s’ouvre par une conversation sur Skype entre le réalisateur et un mystérieux capitaine, pris en pleine tempête, son bateau chargé d’une collection d’art. Il ne pense pas pouvoir s’en sortir sans sacrifier sa cargaison.

C’est ainsi que Sokourov représente le musée, comme une arche qui navigue à travers les siècles. Outre sa référence biblique, cette image fait évidemment penser à Fluctuat nec mergitur , la devise de Paris, ville du Louvre; le Louvre et l’Ermitage ont été battus par les flots du temps et de la guerre, mais ils n’ont pas sombré. Pendant l’occupation allemande, le Louvre a pourtant failli y passer. Sans Jacques Jaujard, chargé de la conservation, et son homologue nazi, le comte Franz Wolff-Metternich, aux commandes, qui sait si la Joconde aurait toujours le sourire aux lèvres.

C’est cette même Joconde qu’admirent la nuit, seuls dans la salle, un Napoléon et une Marianne tout à fait caricaturaux, réduits à quelques mots qu’ils sont amenés à répéter continuellement. Peut-être est-ce là le sort de l’art, et qui le sait mieux qu’un réalisateur de cinéma : une fois l’artiste mort, il ne reste de lui que ses œuvres, orphelines, qui tournent en boucle jusqu’à l’infini. Napoléon et Marianne n’ont rien de nouveau à dire, car ils représentent des idées aussi figées que les statues de marbre parmi lesquelles ils existent.

Dans le Louvre de Sokourov, on croise aussi les fantômes de Jaujard et de Wolff-Metternich, incarnés par Louis-Do de Lencquesaing et Benjamin Utzerath. Une bande son optique est intégrée en bordure de l’image dans les scènes où ils apparaissent, comme pour rappeler le travail technique effectué sur le film. Si L’Arche russe entraînait le spectateur dans une rêverie engourdissante, Francofonia cherche à tout prix à le réveiller.

Dans une dernière scène particulièrement touchante, et qui constitue un détournement efficace de l’épilogue du film historique habituel, Sokourov convoque les deux personnages pour leur raconter leur avenir. Bien sûr, il s’adresse à eux en russe, et ils le comprennent, car dans le cinéma de Sokourov, la langue n’est qu’une formalité. « En quelle langue parlons-nous ? En russe ? » s’étonne son compagnon français dans L’Arche russe.

Oui, Francofonia est avant tout une élégie à l’Europe, mais ce film sert aussi d’avertissement; s’il se concentre sur les évènements de la Seconde Guerre mondiale, il renvoie clairement à l’état actuel des choses. Dans une entrevue accordée à Venise, Sokourov évoque la barbarie de Daech et la destruction récente des trésors de Palmyre, contemporains à de nombreuses œuvres exposées au Louvre. L’art a la vie longue, mais il n’est pas éternel. On peut voir dans les films deSokourov une volonté de sauver, si ce n’est les œuvres elles mêmes, alors au moins leur souvenir.

La bande annonce de Francofonia


28 avril 2016