Critiques

GAGARINE

Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

par Carlos Solano

Devant Gagarine, premier long métrage réalisé en duo par Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, il est très difficile de ne pas penser au très poétique Chronique d’une banlieue ordinaire, réalisé par Dominique Cabrera en 1992 sur la démolition de quatre tours du quartier Val Fourré à Mantes-la-Jolie, à seulement quelques kilomètres de Paris. Dans son documentaire, Cabrera se rendait sur ces lieux prêts à disparaître, désormais vides mais peuplés de souvenirs. Avant la destruction des tours, ses habitants évoquaient leur passé dans ces lieux, construisaient une communauté là où tout allait bientôt disparaître sous les décombres. La caméra de Cabrera se glissait dans les couloirs vides du HLM, restituait quelques éclats de beauté et proposait un nouveau regard sur la banlieue là où le contexte médiatique des années 1990 s’acharnait à stigmatiser et à diaboliser la vie dans les cités.

Gagarine n’est pas exactement un documentaire, bien que ses premières images nous placent d’emblée dans le passé historique de Gagarine, cité de briques rouges à Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne, baptisée ainsi en l’honneur de Youri Gagarine, premier astronaute à être allé dans l’espace, présent le jour de l’inauguration de la cité. Le film s’ouvre sur des images d’archive tournées par le Parti communiste français en 1963 : le bonheur règne, le progrès est là, incarné par le cosmonaute soviétique qui tend la main à l’utopie sociale. Un raccord abrupt nous fait passer de cette promesse de félicité non tenue aux images de la cité en 2021 sur laquelle les cinéastes déplacent et construisent un regard proche de la science-fiction. Gagarine ressemble à un vaisseau spatial formé de câbles, d’antennes paraboliques, de couleurs fluorescentes futuristes et de blocs de béton imposants. L’image de Gagarine n’est plus la même, l’espoir d’un vivre-ensemble s’effrite, le projet communiste ne fait plus trop rêver : ascenseurs en panne, couloirs sombres, appartements insalubres. Tout est prêt pour la démolition. Par ce geste, celui qui nous fait brutalement basculer d’un passé peuplé d’espoir à un présent futuriste, du film social au film de science-fiction, Gagarine affirme ses intentions : sa vérité surgit du choc de ces deux régimes de représentation, en apparence antagonistes, que les cinéastes parviennent à mêler sans déraper.

Mais la façade colossale de cette cité ne suffit pas à faire tenir un film, et Liatard et Trouilh s’intéressent à l’architecture moins comme échafaudage que comme mode de vie. Ainsi, Gagarine est avant tout un film sur les habitant·es de Gagarine et sur Youri (Alseni Bathily) en particulier, un jeune adolescent qui rêve de devenir cosmonaute, déterminé à réparer et à sauver cette cité qui n’existe plus aujourd’hui. Avant sa démolition prévue, Liatard et Trouilh percent la façade imposante de Gagarine, explorent l’intérieur des appartements, décrivent le quotidien d’une cité sans verser dans les clichés (violence, drogue, précarité) qui flattent les discours de l’extrême droite. La réussite est donc double puisque le film, d’une part, élabore un nouveau regard sur un espace, les cités, requalifiées par un travail inventif sur le son qui redonne à chaque lieu une texture galactique et, d’autre part, il parvient à réinventer la stylistique d’un genre, le film social. Ici, on est davantage du côté de la mélancolie d’un Spielberg que de la colère tremblante des frères Dardenne. Sans renoncer pour autant à ses exigences politiques, le film conçoit la science-fiction moins comme dystopie que comme espace ouvert à l’imagination, c’est-à-dire comme issue.

Gagarine possède la vitalité de ces premiers films qui affichent avec fermeté un regard jeune possédant la volonté d’échapper aux formules dominantes qui pèsent de façon générale sur le cinéma français « de banlieue ». Si ses intentions esthétiques sont claires et efficaces, bien que parfois scolaires sur le plan de l’écriture, ses positions politiques, fermes dans la première partie du film, tendent ensuite à se diluer dans des envolées moins galactiques que lyriques. Il n’y a pas de gravité – au sens de la fatalité, et tant mieux – mais une légèreté grinçante incarnée par une histoire d’amour qui désoriente et éclipse le propos militant du film, ou du moins les grandes réussites qu’il cultive. À commencer par la représentation de la communauté, encore elle, que les cinéastes décrivent avec une tendresse proche de celle de Cabrera, attentifs à la nécessité de sauver ce qui soude, à raconter les souvenirs construits au fil des générations. Si l’histoire d’amour finit par écraser le reste, c’est qu’elle occupe une place trop grande dans un film qui dit déjà très bien la beauté de s’oublier dans l’affect, dans les liens collectifs, dans les relations humaines. Gagarinebrille lorsqu’il renonce aux facilités d’un scénario très CNCéisé, lorsqu’il fait confiance à la vitalité de ses premières intuitions, lorsqu’il propose un regard nouveau sur une réalité qui réclame une nouvelle vision : c’est là que le film parvient réellement à s’élever, là où tout dans cette cité semble prêt à chuter et à partir en éclats.


12 mai 2022