GAGNE TON CIEL
Mathieu Denis
par Cédric Laval
Le précédent film de Mathieu Denis, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, coréalisé en 2016 avec Simon Lavoie, manifestait déjà une conscience aiguë des enjeux sociaux, que l’on retrouve au cœur de Gagne ton ciel. Le premier mot du film, prononcé en voix off par Nacer (Samir Guesmi), « omotenashi », est trompeur : s’il désigne d’abord l’art de l’hospitalité japonais, visant à « placer l’humain au centre », ce mot, murmuré comme un mantra par le personnage subjugué, renvoie à la marque d’une voiture, dont il caresse la carrosserie avec sensualité. Dès cette scène inaugurale se fonde donc l’affrontement des valeurs qu’interroge le film, celui de l’humain contre le matérialisme, auquel adhère Nacer. À l’approche de Noël, il importe pour lui de céder à la fièvre consumériste environnante, davantage que de s’attendrir devant la beauté de ses trois enfants et de sa femme, Farrah (Meriem Medjkane). Celle-ci lui jette d’ailleurs un regard désapprobateur, et la musique inquiétante suggère le craquèlement du vernis d’une vie conjugale et familiale en apparence harmonieuse. En quelques scènes sans faille, Mathieu Denis impose la facture de sa mise en scène : efficace, au risque d’une certaine froideur.
Cette froideur, c’est bien sûr celle du monde qu’il décrit, celui de la finance et des coups d’éclat (coups de dés…) en bourse, celui du monde de l’entreprise capitaliste, aux règles intraitables. Elle s’exprime à travers les teintes bleutées et métalliques d’une direction photo commune à bien des thrillers américains, français ou québécois (on peut penser, par exemple, à certains films de Stéphane Brizé, ou au récent Norbourg, de Maxime Giroux, également mis en images par Sara Mishara), portant sur un milieu de travail aliénant à force de viser à tout prix le profit. Plus préjudiciable à la réception du film est cette froideur lorsqu’elle compromet notre empathie envers un protagoniste qui accumule les mauvaises décisions. Flambeur, menteur et voleur (malgré ses dénégations enflammées), Nacer est un personnage auquel il est difficile de s’attacher, a fortiori dans le cadre d’un récit qui ne le lâche pas un instant. Son désir obsessionnel de réussite matérielle, gage pour lui de respectabilité (la voiture de marque, la montre de luxe, l’école privée pour ses enfants, les dons adéquats à la fondation de cette école…), le définit de manière tellement unidimensionnelle qu’il peut agir comme un repoussoir et faire obstacle à notre implication émotionnelle dans les conséquences de ses actions. Plus grave : elle sape la crédibilité du couple qu’il forme avec Farrah, décrite par Nacer lui-même comme « parfaite », tellement à l’opposé des valeurs vénérées par son mari que l’on peut s’interroger sur ce qui a pu cimenter leur union pendant toutes ces années…
En ce sens, les personnages se présentent davantage comme des actants au service d’une thèse que comme les véhicules d’une psychologie complexe, débordant les données de la situation de départ. Le mari matérialiste, l’épouse vertueuse, la directrice d’école gluante de condescendance, les riches mécènes prompts à exhiber leur générosité, les employés obsédés par l’idée d’être chefs derrière l’esprit d’équipe de façade sont autant de pions d’un jeu dont les règles sont tellement fixées à l’avance que l’on anticipe sans peine certains de ses développements. À l’opposé, le film gagne en sincérité, fait réellement exister ses personnages lorsqu’il nous entraîne dans une fête de la communauté maghrébine à laquelle appartient Nacer. Présents à l’écran pendant quelques courtes scènes, les membres de cette communauté existent réellement et font regretter que le scénario n’ait pas davantage creusé une piste à peine esquissée, celle du racisme systémique subi par Nacer. Une réplique fielleuse de la directrice d’école, qui conseille à Nacer de chercher « une école mieux adaptée à [sa] réalité », des reproches implicites adressés à son patron ne suffisent pas à rendre concrète une faille que l’on imagine bien réelle dans la vie de Nacer, mais, en l’absence de contextualisation ou d’un arrière-plan nettement défini, elle prend l’allure d’un prétexte davantage que d’une explication. De même, les interactions de Nacer avec les employés de son entreprise sont si rares que l’on peine à savoir si Nacer est victime d’une injustice flagrante, teintée de xénophobie, ou d’une dérive naturelle de la firme capitaliste qui l’emploie, sujette à l’âgisme.

Entendons-nous bien : malgré un scénario un peu trop corseté, le film est une réussite sur bien des points. La mise en scène au cordeau, l’interprétation investie de tous les comédiens, la qualité de la direction photo, entre autres, le placent bien au-dessus du tout-venant des productions sorties sur nos écrans. Les dialogues font mouche à de multiples reprises (« Quand on a de l’argent, c’est lui qui travaille pour nous. Quand on n’en a pas, c’est nous qui travaillons pour lui. »), avec l’impression, parfois, que la scène n’a d’autre nécessité dramatique que d’être l’écrin de ces bons mots. Ces qualités évidentes peinent à éviter au film le piège de l’impersonnalité. Sans doute aurait-il gagné en force si la mise en scène avait su instiller quelque déséquilibre, quelque élément de surprise qui désamorce le caractère programmatique de son scénario – autant d’éléments qui manquent cruellement à Gagne ton ciel.
Qui lui manquent… jusqu’à ce que tout bascule, dans le dernier tiers du film. Bascule au sens propre et au sens figuré. Sans divulgâcher un rebondissement scénaristique enfin surprenant, mentionnons que Nacer rend visite à un personnage incarnant pour lui la toute-puissance de la réussite. La caméra filme Nacer, assis dans une salle vitrée, au sommet d’un gratte-ciel qui métaphorise son désir d’ascension sociale. L’axe de la caméra se met alors à basculer jusqu’à ce que l’image se fige à 180 degrés, et que les personnages aient la tête en bas. Loin d’être une coquetterie de mise en scène, aussi efficace que fugitive, ce basculement de l’image devient un coup de force formel, et le dialogue qui s’ensuit s’en trouve empreint d’un effet d’inquiétante étrangeté : dans un monde qui a perdu tous ses repères, qui inverse les pôles du haut et du bas (du bien et du mal), Nacer est prêt à poser un geste ultime, qui va structurer la dramaturgie du dernier acte. Ce dernier acte est de loin le plus réussi du film, le plus troublant, le plus angoissant, le plus émouvant aussi, comme si le protagoniste accédait enfin à cette complexité qui lui faisait jusqu’alors défaut. Dans cette fuite en avant qui est la sienne, dans ce flottement hors de l’espace social et temporel qui structurait sa vie, il peut faire songer au personnage de L’emploi du temps, de Laurent Cantet, lui-même inspiré du tristement célèbre Jean-Claude Romand. Pris au piège d’un monde où toutes les valeurs sont inversées, où le haut devient le bas, gagner son ciel, n’est-ce pas surtout creuser sa propre tombe ?
23 janvier 2026



