Critiques

Garçon chiffon

Nicolas Maury

par Gérard Grugeau

Le titre intrigue. Il est bref comme un haïku à la poésie foudroyante, il suscite d’emblée la sensation comme certains titres de films chez Hong Sang-soo. Il dit déjà la blessure d’une étoffe en souffrance, mais aussi l’espoir d’un déplacement et d’une reconstruction car la matière d’origine, aussi « non noble » soit-elle aux dires du cinéaste, s’annonce malléable à loisir, souple comme les songes qui s’épanchent dans le sommeil. On pourrait dire que Garçon chiffon est une allégorie textile qui entrelace les fils de nos âmes décousues pour nous redonner une emprise sur le tissu de nos vies. Ce qui est déjà prometteur pour un premier long métrage aussi émouvant que singulier dans sa tentative de mettre au monde un personnage décalé à l’identité complexe, en déficit de représentation au cinéma. Un premier long métrage qui fait de Nicolas Maury, le comédien vu chez Yann Gonzalez (Les rencontres d’après minuit, Un couteau dans le cœur) et dans la série Dix pour cent, un auteur à suivre qui aborde la mise en scène comme un acte de piraterie.

Il y a plusieurs chiffons dans cette comédie mi-douce, mi-amère coécrite par Sophie Fillières et Maude Aveline. D’abord, le surnom affectueux donné par la mère (Nathalie Baye) dans son évocation de l’enfant qui s’endormait partout, même dans le clapier des lapins. Puis, il y a la version du garçon lui-même (Nicolas Maury), jeune acteur qui se réfugie à la campagne dans le giron familial afin de soigner une peine d’amour et préparer une audition pour le théâtre. Un garçon fragile, dévoré par la jalousie à l’instar de Proust et Roland Barthes, un garçon rejeté du milieu artistique et déchiré de partout, « un être froissé, froissable » cerné par l’intranquillité qui, comme chez Shakespeare, se nourrit jusqu’à plus soif « des poisons qu’il secrète ». Il y a enfin le chiffon associé à Moritz, le personnage de L’éveil du printemps de Frank Wedekin que Jérémie sera amené à jouer sur scène : un adolescent mélancolique confronté au monde puritain des adultes et taraudé par les brûlures du désir qui assaillent son âme chiffonnée. Dans la forêt de tous ces désastres intimes en attente d’être nommés et sur lesquels planent l’ombre du suicide, l’adulte en devenir va se frayer un chemin et asseoir les fondations d’une fiction réparatrice qui recoudra les déchirures et redonnera au chiffon l’éclat d’une beauté perdue. Tel est le trajet le plus souvent aventurier, parfois plus convenu dans sa mise en scène, que nous propose le film en recréant l’espace-temps d’une autofiction qui entend bien rendre compte de la porosité des êtres et des choses.

Entre la séquence d’ouverture où notre héros collé à son GPS cherche frénétiquement à donner une direction à sa vie et la scène finale où, à la façon des Chansons d’amour de Christophe Honoré, Jérémie déclare sa flamme à l’élu de son coeur, Nicolas Maury dessine les paysages intérieurs d’un garçon qui finit par débusquer sa voie/sa voix pour mettre ses démons à distance et ré-enchanter sa vie. Garçon chiffon est l’histoire d’un corps androgyne, fluide, habité par une haine de soi aux élans masochistes, conférant à la silhouette atypique du personnage un mélange de tragique et de burlesque qui émeut. Sans doute parce que, au-delà de son penchant pour la souffrance et « les larmes qui lavent », subsiste chez Jérémie la fibre inusable d’une part d’enfance où l’entièreté des sentiments ne saurait se transiger, comme chez les héroïnes de Jean-Claude Brisseau.

Ce territoire intouchable et fondateur de l’enfance, Nicolas Maury le reconduit par sa mise en scène en l’apparentant au conte, à la façon du cinéma introspectif de Catherine Breillat dans Barbe bleue et La belle endormie. La campagne du Limousin, avec ses étranges rituels en forêt (l’adieu au père), ses religieuses dépositaires d’un savoir ancestral régénérateur et son bestiaire qui évoque l’amour inconditionnel des animaux, ouvre des points de fuite où s’engouffre l’imaginaire. La fenêtre de la chambre familiale devient ainsi un point d’observation – et un embrayeur de fiction – à partir duquel Jérémie, devient la dentellière entêtée de sa renaissance intérieure. En cela, le voyage en Limousin, est passage, et si le héros y file parfois un mauvais coton, il y aura bientôt l’épiphanie parisienne où le théâtre viendra rapiécer l’âme en lambeaux et paver la voie au sentiment amoureux après une rupture définitive avec le passé.

Garçon chiffon, c’est également à l’écran un couple attachant formé par Nicolas Maury et une Nathalie Baye, toujours juste et qui, dans sa partition maternelle, parvient à se dégager du regard dolanien. Le film doit beaucoup à la finesse de ses dialogues et de ses situations à la fois cocasses et pathétiques. Le cinéaste sait aussi la richesse des silences et ce qu’ils disent de cette perméabilité des affects qui nous habitent, tout comme des zones équivoques qui nous déchirent. Attentive mais jamais intrusive, la caméra guette les paysages qui se dessinent sur les visages, comme dans cette scène au jardin où la mère passe de la joie à l’inquiétude hébétée à la vue de son fils exprimant son bonheur quand il reçoit un chiot en cadeau. Ou lors de cette séquence au bord de la piscine familiale où, dans la douceur bleutée de la nuit, les « excitations mâles » du théâtre et de la vie semblent soudain fusionner miraculeusement. Ajoutons que l’une des qualités du film et non des moindres, est d’échapper au narcissisme habituel des autofictions, tant Nicolas Maury sait faire état de tout ce qui le traverse, que ce soient les auteurs en littérature, en théâtre ou en cinéma qui peuplent sa psyché ou les gouffres personnels des personnages qu’il met en scène avec l’implacable lucidité des mal-aimés.

Je prends ce que tu me donnes
et j’en fais notre amour
À nos rivages et pour toujours.

De « garçon chiffon », Jérémie devient au final « garçon velours », comme le dit la ritournelle qu’il entonne à son prince charmant. La chrysalide s’est transformée. Sorti de son cocon de soie, un nouvel être revenu d’entre les morts s’avance vers nous pour embrasser un autre âge de la vie… et c’est très beau, comme un conte de fée auquel on veut résolument croire.


8 avril 2021