Critiques

Gare du Nord

Claire Simon

par Céline Gobert

Reda Kateb est Ismaël, un thésard en sociologie fasciné par les palpitations de cet espace vivant qu’est la mythique Gare du Nord parisienne. L’étude sociologique de Claire Simon, logiquement, partira avec lui, de sa recherche, de ses questionnements. Au sein de cette gare-planète, de ce microcosme, de ce « village global », pour reprendre l’expression de McLuhan, des gens se croisent, en transit, en stress, en miettes. Au milieu de la France et de sa capitale, au croisement de plusieurs pays limitrophes, seules parmi la foule, éclatées dans l’unité (de lieu, de masse), on trouve toutes les composantes de la communauté française, sinon humaine : les riches, les pauvres, les malades, les fugueuses, les drôles, les voyous, les hargneux, les cons, les amoureux, les paumés. Les restaurants côtoient les magasins de fringues, les travailleurs se mêlent aux clochards, les immigrés aux étudiants, le vacarme des arrivées de train en gare fait écho aux bruyantes sonneries des téléphones des gens occupés. C’est un univers en vase clos, que filme en huis clos la cinéaste Claire Simon, un monde ouvert sur le monde, mais aussi replié sur lui-même, un paradoxe à filmer, à saisir, à comprendre. Plus qu’un patchwork, plus qu’un puzzle : un prisme à mille facettes dont jaillissent les visages et contradictions humaines. La Gare du Nord est une micro-société à elle seule. Le terrain idéal pour une étude sociologique en bonne et due forme, et en va-et-vient.

Comme à l’accoutumée, la cinéaste aime à fusionner le réel et la fiction, le genre documentaire et un dramatique plus romanesque. Souvenons nous des Bureaux de Dieu. Dans Gare du Nord, fuse une observation minutieuse de l’urbanité et du mouvement d’un lieu. Mais naissent aussi des instants (trop?) écrits : à l’instar de cette histoire d’amour un peu dure à avaler entre l’étudiant trentenaire et une cancéreuse de plusieurs décennies son aînée (interprétée par la toujours très sobre Nicole Garcia). Ce ballet souterrain, qui focalise son attention sur quatre destinées pour maintenir le cap fictionnel désiré (tout en promenant son regard au gré des passants), dessine les contours d’une France triste, glauque, noyée dans le marasme social. Ismaël nous rappelle à ce pays sclérosé : venir d’un milieu social pauvre demeure un frein jusque sur les bancs universitaires, posséder un bac +8 ne garantit pas d’échapper à la crise (voir Joan incarnée par Monia Chokri, forcée de bosser à Paris alors qu’elle vit à Lille). Dans cette urbanité banale, chacun tient sa place (le voyageur, le commerçant), comme enchaîné par un mécanisme global, planétaire, dont il ne peut sortir. Dans cette Gare du Nord, Claire Simon a semble-t-il trouvé « sa » caverne – d’où faire pousser une allégorie sur la condition humaine.

Ce qui encourage à penser que la cinéaste a souhaité élever sa radiographie réaliste vers une réflexion plus spirituelle est l’incursion soudaine du surréalisme dans cette bulle vériste. La façon dont elle éclate d’ailleurs son propos socio-social, est elle-même surréaliste ! Une adolescente souffle dans son didgeridoo, essayant de communiquer avec les esprits… Audace ou mauvais goût, peu importe, puisque l’instant fantaisiste ne sert qu’à faire s’immiscer le fantastique et les fantômes, l’occulte et la mort, dans la banalité du quotidien. Mais pas seulement. Le poétique dans le mécanique aussi, la magie dans le morne, l’espoir qu’il y a quelque chose de plus, au-delà de cette agitation et de ce non- sens pragmatique. Dans ce sous sol gigantesque et sans âme, tous les feux se sont étouffés : les espoirs d’une jeunesse, les prémisses d’un amour, la puissance de vies. Pour ne pas rester sur le quai, Claire Simon a bien fait de convoquer l’irréel et le rêve, le temps d’un instant. En plus de jouer avec les genres, et d’oser le glissement vers une terre glissante (justement), elle offre une bouffée d’air bienvenue à un film qui, disons le tout de même, a du mal à respirer au sein de cet enfer asphyxiant, déprimant comme un JT de 22 heures. Heureusement, il y a aussi cette dernière phrase qui vient frapper le spectateur et laisse sur un silence plus assourdissant que rames et voix mêlées. Etrangement, il s’agit de l’une des seules phrases à être prononcée lorsque les personnages sont en mouvement, et justement en train de quitter cette gare. Comme si seule leur soudaine conscience de la fatalité, celle qui s’abat sans prévenir, pouvait les conduire droit à une extraction salvatrice, à une libération. On ne sait pas, réellement, si c’est ou sera le cas. Mais, à la fin, résonne au moins en nous cet espoir là.

 

La bande-annonce de Gare du Nord


21 novembre 2013