Critiques

Gravity

Alfonso Cuaron

par Helen Faradji

D’Alfonso Cuarón, on aimait tout, presque inconditionnellement, jusqu’ici. Son détour par les Etats-Unis en début de carrière, pour mieux revenir chez lui au Mexique et y filmer les élans érotico-sadiques de la jeunesse dans Y Tu Mamá También. Puis, une fois la confiance en son propre talent établie, le retour aux gros moyens et la supervision du Prisonnier d’Azkaban, le troisième et meilleur Harry Potter, paré par les bons soins du Dr Cuarón d’un expressionnisme gothique saisissant. Et puis, bien sûr, Children of Men, fable apocalyptique sur la fin de l’humanité, aussi puissante que bouleversante, assurément l’un des films de science-fiction les plus inoubliables, les plus profonds, les plus définitifs des dernières années.

L’attente de Gravity, projet de longue date annoncée, suivant la dérive dans l’espace, à 6000km de nos vertes prairies, d’un astronaute (Clooney, en mode cabotinage de Don Juan de seconde zone, toujours pas revenu de la légèreté hawaïenne de The Descendants) et d’une spécialiste en ingénierie médicale (Sandra Bullock, simple et touchante) après qu’une pluie de débris ait détruit leur navette, était presque insoutenable. Plan-séquence d’ouverture de 17 minutes en apesanteur, évoquant la grâce et la fluidité d’un ballet classique, furetant avec une souplesse inimaginable jusqu’à l’intérieur du casque de Bullock à nous faire perdre notre souffle avec elle ; décor entièrement virtuel, ou presque, aux reliefs lactés rendus tactiles par une 3D élégante et soignée ; Emmanuel Lubezki, DOP de Malick, à la lumière traduisant à merveille l’ambiguïté de rendre vrai cet espace, là-haut, que seules des images, et nos rêves, nous pourtant ont montré ; critiques s’emballant depuis la présentation du film à Venise, en faisant le digne et noble héritier du grand 2001

Et puis patatras. Le bruit de la chute, même si on ne l’entend pas dans l’espace, est assourdissant.

Non que Cuarón n’ait pas su faire joujou avec ces technologies folles et ces effets spéciaux démentiels. Le thrill est là, sans aucun doute. Nausée qui saisit le spectateur à voir les pauvres hères tourbillonner comme des poules sans tête au milieu des étoiles, peur intense qui prend aux tripes alors que Cuarón s’en remet parfois au bons vieux effets de surprise du film d’horreur, sentiment de claustrophobie saisissant, tête qui tourne comprise, alors que la caméra s’immisce dans le casque de la dame, nous emprisonnant avec elle dans cette bulle fatale d’où l’oxygène s’échappe irrémédiablement. Et frissons constants qui dessinent alors les contours d’une empathie non forcée, mais assurément de façade. Leur panique est la nôtre, oui, mais au fond, quelle importance ?

Car, contrairement aux maîtres à qui on l’a comparé avec complaisance, Cuarón n’opère ni mouvement vers le haut, vers une transcendance philosophique, métaphysique ou même mystique, pas plus que vers les profondeurs de la nature humaine, celle-là même qui, une fois perdue dans l’espace, devrait pourtant révéler ses secrets les plus opaques. Non, chez Cuarón, les raccourcis sont expéditifs. Survivre ? Oui, il suffira d’écouter les conseils virilo-comiques de l’astronaute et d’accepter sa souffrance passée et terrestre pour persister à se tenir debout. Faire la paix avec hier pour avoir droit à un demain. Accepter la mort, et l’idée de sa propre finitude, pour pouvoir vivre. Bref, accepter l’inacceptable comme on le dirait dans un bouquin de Paolo Coelho. Dans le même genre, Bambi et Le roi lion avaient tout de même déjà établi la leçon, et avec moins de chichis.

Pensée disneyienne sur fond de musique, opératique peut-être mais surtout envahissante, agaçante, symbolisme lourdaud (la femme, déifiée à outrance, est ce lien qui nous unit à la terre, donc à la vie, l’homme, chevaleresque évidemment, comprenant bien vite qu’il doit se sacrifier pour sauver cette connexion indispensable), grand huit de sensations exacerbées pour mieux faire oublier que la profondeur n’est pas réellement convoquée… dieu que la virée dans l’espace reste terre-à-terre. Dieu que l’odyssée que l’on rêvait grandiose reste mécanique.

 

La bande-annonce de Gravity


4 octobre 2013