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Critiques

HAMNET

Chloé Zhao

par Cédric Laval

William Shakespeare est sans conteste le plus célèbre des dramaturges… et aussi l’un des plus mystérieux. Les trous de sa biographie, ainsi que l’effusion d’un tel génie, aussi spectaculaire qu’inattendue, ont permis d’alimenter de nombreuses théories sur cet auteur réel, devenu personnage de fiction. C’est de ce matériau fécond que s’est inspirée Maggie O’Farrell (également créditée au scénario) pour publier, en 2020, son roman Hamnet. À l’instar du roman, le film s’intéresse d’abord aux années de gestation du génie de Stratford, durant lesquelles Will (Paul Mescal), qui n’est pas encore devenu Shakespeare, rencontre la jeune Agnès (Jessie Buckley), orpheline à la réputation sulfureuse. Devenue son épouse, elle lui donne une fille, Susan, bientôt suivie de jumeaux, Hamnet et Judith… alors même que la jeune femme, douée du don de prescience, a « vu » que deux enfants, seulement, veilleraient à ses côtés sur son lit de mort. Persuadée que sa plus jeune fille, à la santé fragile, est vouée à une mort précoce, Agnès cherche à éloigner d’elle le spectre de la Grande Faucheuse… avant de comprendre trop tard que les plans de la destinée étaient autres. Tout en demeurant fidèle au matériau littéraire original, le film de Chloé Zhao parvient habilement à le renouveler, et même, jusqu’à un certain point, à le surpasser.

Loin d’un biopic plus convenu comme Shakespeare in Love (John Madden, 1998), la force et l’originalité de Hamnet reposent en partie sur ce décentrement de la figure de l’auteur (Shakespeare n’est nommé que dans le dernier tiers du film), laissant la part belle au personnage d’Agnès ainsi qu’à ceux des enfants. Will disparaît par éclipses du récit, construisant à Londres sa réputation de dramaturge pendant que son épouse s’occupe seule des enfants. Pourtant, loin d’être condamnée à demeurer le faire-valoir d’un mari destiné à une grande carrière, Agnès est une femme forte qui se rit du mépris, accouche de son premier enfant sans aide, dans les bois, et tient tête à son époux lorsque celui-ci néglige sa famille et cherche à se racheter en la couvrant de cadeaux… Jesse Buckley l’incarne avec un abandon qui force l’admiration : tantôt mutine et amoureuse, tantôt déchirée par la souffrance et le deuil, elle joue sans surjouer, et la réalisatrice lui offre, comme un hommage, le dernier plan du film, scrutant en plan rapproché le frémissement de ses émotions. Les enfants, aussi, sont au diapason de cette performance, notamment le jeune Jacobi Jupe, incarnant le rôle exigeant et douloureux de Hamnet.

homme et femme dans forêt 

Car Hamnet est d’abord le récit d’une idolâtrie filiale, puis du sacrifice d’un jumeau, trompant la mort pour sauver la vie de sa sœur. Contrairement au roman, qui débutait in medias res, au moment où Judith tombe gravement malade, et alternait par la suite les retours en arrière permettant de reconstituer l’histoire, le scénario du film de Zhao adopte une structure plus classique en suivant l’ordre des événements. Ce faisant, la scène de la mort d’Hamnet n’a plus la dimension d’événement fondateur, mais celle de pivot narratif, autour de laquelle s’articulent les deux parties du film. Figure sacrifiée par le roman, dans la mesure où la structure téléologique le désigne d’emblée comme un coupable, Will gagne en complexité du fait que nous le découvrons, à parts égales, dans les premières séquences du film, avant que son départ pour Londres ne constitue un autre point de bascule dans le récit. La première partie du film, lumineuse, envahie par une nature omniprésente, relate les prémices d’une vie domestique heureuse ; la seconde, plus sombre, se situe majoritairement dans des intérieurs éclairés à la bougie, qui font la part belle aux ténèbres, avant de transporter le récit dans les miasmes de Londres. La magnifique direction photo de Lukasz Zal rend justice à ces deux atmosphères, avant de retrouver la palette des couleurs claires d’une séquence finale vécue comme une rédemption. Dans Hamnet, la lumière et les ténèbres, la mort et la vie, alternent puis s’entremêlent, portent en elles les germes de leur contraire. Pour illustrer cette intime corrélation, Zhao filme une scène d’accouchement comme une scène d’agonie, allant même jusqu’à faire croire à la mort d’Agnès en y intercalant un retour en arrière trompeur ; la mort redoutée d’un enfant se transforme en miracle de la vie par la grâce d’un amour maternel surpuissant. Au cri primal de la parturiente fait écho le rugissement de douleur de la mère tenant dans ses bras le cadavre de son enfant. Mais cette mort est elle-même porteuse de vie, puisque, grâce à elle, Will deviendra Shakespeare, et Hamnet se réincarnera en Hamlet

Œuvre riche et complexe, explorant la puissance des liens matrimoniaux et familiaux aux confins de la magie et du surnaturel, Hamnet devient aussi une réflexion sur le processus créatif et les sources de l’inspiration. Will semble animé d’un démon intérieur (au sens grec du terme) dont Agnès mesure l’ascendant qu’il exerce sur lui, au point de l’encourager à vivre sa vocation, même au prix d’un certain éloignement. Mais lorsque cette vocation devient aveuglement et obstacle à l’amour, l’œuvre doit-elle primer sur la vie ? Convoqué au tout début de la relation amoureuse, le mythe d’Orphée et Eurydice s’inscrit en filigrane dans cette réflexion. À plusieurs reprises, Agnès ordonne à Will de la regarder comme si, à rebours du mythe, Shakespeare / Orphée ne se retournait plus vers la femme aimée (vers sa famille aimée), ensorcelé par sa propre création. L’enjeu, pour le poète, sera de transformer sa douleur et sa culpabilité en pièce de théâtre, et surtout de faire accepter ce processus de transsubstantiation à son épouse. On regrettera qu’après avoir filmé larrivée de la mort et le deuil tout en retenue (lents panoramiques et angles de caméra inquiétants, absence de musique), Chloé Zhao ait la main plus lourde dans une séquence finale trop étirée, tirant sur des ficelles un peu faciles (des champscontrechamps appuyés, la musique de Max Richter, mélancolique à souhait). Il est vrai, également, que, sans démériter, le jeune comédien incarnant Hamlet sur scène (Noah Jupe) n’a pas la prestance de Mescal et Buckley. Il n’en demeure pas moins que de nombreuses scènes sont là pour nous hanter. Telle la naissance, sous la clarté lunaire, au moment où Will chancelle sur la frontière entre la mort et la vie, du plus célèbre monologue du répertoire théâtral: « Être ou ne pas être, telle est la question… »


4 Décembre 2025