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Critiques

HEMELA

Pirouz Nemati

par Mina Bahra

Hemela est le portrait d’une force d’amour qui fait vivre un café où Montréal rencontre Rasht, en Iran. Hemela Pourafzal en est le visage, femme iranienne au grand sens de l’humour et matriarche inébranlable, toujours pleinement elle-même. Par son amour de la vie et des gens qui l’entourent, elle crée un espace où se rencontrent les deux mondes, les deux cultures et les deux villes qui façonnent son histoire.

Le film suit Hemela, de sa vie en Iran à son parcours à travers cinq pays, avant qu’elle ne choisisse finalement de s’établir à Montréal, où elle a fondé le café Byblos. Hemela appartient à une génération d’Iraniens nés avant la révolution de 1979 ; elle a vécu sa jeunesse dans un contexte historique et sociopolitique bien différent de celui qui va suivre, avant de quitter le pays et de reconstruire sa vie ailleurs. Les événements de cette période, que les générations nées après la révolution n’ont connus qu’à travers les récits qui leur ont été transmis, ont profondément marqué son parcours. À travers le témoignage d’Hemela, le film donne à la jeune génération iranienne actuelle accès aux souvenirs et aux récits d’une femme qui a connu un autre Iran.

Pour construire son film, Pirouz Nemati s’appuie sur des photographies, des archives et des vidéos tirées de la vie d’Hemela, auxquelles s’ajoutent des entretiens avec elle et des images tournées au fil de ses journées, dans son café comme dans la ville. Nemati se laisse porter par l’humour que l’on trouve dans la vie et les gestes Hemela. Ayant lui-même travaillé au café Byblos, Nemati connaît bien la patronne. D’ailleurs, Nemati a coscénarisé Une langue universelle (Matthew Rankin, 2024), dans lequel Hemela et lui tiennent des rôles. L’amitié entre le cinéaste et sa protagoniste permet à la caméra de trouver sa place auprès d’Hemela sans avoir à forcer une proximité. Nemati choisit de la suivre simplement, se laissant guider par sa façon d’habiter le monde. Le rythme du film s’accorde au sien, et le montage épouse les variations de sa présence.

photo archives famille iranienne

Ce tempo vient de tout ce qui l’anime. Qu’elle suive un match de football en encourageant son équipe, qu’elle joue au tennis ou qu’elle parle avec passion de son joueur préféré, Roger Federer, Hemela donne naturellement au film son énergie. Lorsqu’elle prend son temps à la maison pour s’occuper de ses papiers, l’image et le son se font plus calmes. Au café, lorsqu’elle vérifie tranquillement que tout fonctionne, le film adopte sa manière d’être et sa posture. Au bazar, alors qu’elle discute avec les commerçants tout en faisant les courses pour le café, le rythme s’anime avec elle. Et lorsqu’elle danse et profite du moment, le film se laisse emporter par son enthousiasme.

Le lien de confiance entre Nemati et Hemela nous permet de découvrir cette femme inspirante à travers le regard intime d’un ami et, plus encore, de quelqu’un qui comprend ce qu’a pu représenter son parcours de l’Iran vers Montréal. Ainsi, Hemela rappelle qu’après les événements de 1979 en Iran, il n’a pas été facile, pour les Iraniens, d’être regardés et respectés pour ce qu’ils sont. La révolution islamique avait profondément transformé la situation politique du pays et l’image de l’Iran à l’extérieur de ses frontières. Les Iraniens ont alors été de plus en plus associés à l’émergence de mouvements islamistes. Malgré cela, Hemela a rencontré à Montréal des personnes qui la respectaient en tant qu’Iranienne et c’est entre autres cette reconnaissance qui a contribué à son sentiment d’appartenance et l’a encouragée à rester. Elle s’est adaptée à la vie montréalaise, tout en demeurant fièrement iranienne. La vie d’Hemela dessine ainsi une manière d’accepter le rythme du monde qui nous entoure sans renoncer au sien, comme si l’on apprenait à danser avec le monde sans oublier ses propres pas.

Dans le contexte sociopolitique actuel, alors que tant de femmes iraniennes doivent puiser chaque jour dans leur courage et leur force, Hemela, femme libre et pleine de vie, apparaît comme une figure inspirante pour les jeunes générations. À travers son histoire, Nemati fait de la mémoire, de l’humour et de l’amitié qui se crée à Montréal des sources d’espoir.


10 septembre 2026