Critiques

Heureux comme Lazzaro

Alice Rohrwacher

par Elijah Baron

Lazzaro, ce nom prononcé avec un certain émerveillement, comme une incantation, nous parvient souvent sous forme de murmure porté par le souffle du vent. On entend aussi son écho dans le hurlement des loups, dans le bruissement des feuilles, dans la mélodie d’une vieille boîte à musique. C’est un nom tendre et mélodieux ; Heureux comme Lazzaro, le troisième film d’Alice Rohrwacher (Corpo celesteLes merveilles), l’est tout autant. Celui-ci s’ouvre in medias res sur un moment de vie, une chanson traditionnelle interprétée dans la campagne italienne, en pleine nuit : une rare scène de musique diégétique dans un film où le son a tendance à décoller de l’image, comme un oiseau avide de liberté.

L’entrée en matière est sobre et délicate, pour un film aux tournants aussi vertigineux. La cinéaste joue sur le réel et la fantaisie, comme pour nous mettre en confiance avant de confondre nos attentes, soit délimiter le possible avant de l’outrepasser. D’une part, on sent chez Rohrwacher un fort attachement au néoréalisme ; avec un soin quasi documentaire et un sentimentalisme assumé, elle retrace l’existence rurale de gens ordinaires, oubliés et méprisés, qu’incarnent ici des acteurs non professionnels. De l’autre, ses oeuvres tendent naturellement vers l’allégorie : comme dans une fable, les noms propres contribuent à illustrer l’univers du personnage principal. Lazzaro, celui qui reprendra vie ; Tancredi, qui joue aux chevaliers d’antan ; la marquise De Luna, qui règne sur des paysages lunaires ; l’Inviolata, le village innocent dont les paysans ne comprennent pas la forme d’esclavage sournoise à laquelle ils sont soumis.

« Les libérer revient à les rendre conscients de leur condition d’esclaves », explique la marquise. Le bonheur serait donc indissociable de l’ignorance. Parmi les paysans, dont la vie pénible et captive ne semble être compensée que par de brefs moments de rêverie, le plus songeur et le plus candide est bien Lazzaro, ce jeune homme dont le visage affiche un perpétuel étonnement. Lazzaro a la tête dans les nuages, et il lui arrive de s’immobiliser, plongé dans des réflexions inconnaissables. Mais de quoi rêve-t-il, cet être bon et gracieux qui ignore tout du monde, même le concept du temps ? Le catéchisme qu’enseigne le prêtre aux paysans pour mieux les dominer n’a rien à voir avec la bonté véritable qui ne s’explique pas, ne s’enseigne pas, et apparaît comme une forme de naïveté ultime.

Il aurait été simple d’exploiter le potentiel comique d’un tel personnage, surtout dans le contexte de son départ pour la ville ; ou, au contraire, de le martyriser, de lui infliger tous les maux, en guise d’épreuve ou de punition. S’il devient vite manifeste qu’un être tel que Lazzaro est tragiquement inadapté au monde qu’il habite, la cinéaste ne lui fait jamais perdre sa dignité, construisant autour de lui un récit qui le dépasse, mais au sein duquel il accomplit un destin miraculeusement émouvant. Rohrwacher s’en sert surtout en tant que fil conducteur pour raconter la disparition d’un monde, et un douloureux passage à la modernité. En dépeignant la persistance du passé dans le présent, elle n’idéalise ni l’un ni l’autre, et nous permet d’accompagner les victimes anachroniques de cette transition impossible. Celle-ci se fait par une suite de péripéties qui aboutissent à un renversement narratif sismique, qui scinde le récit en deux ; le procédé est si bien exécuté qu’on oserait presque le mentionner aux côtés de Psycho (1960) et de Mulholland Drive (2001).

De cette rupture nait un essai sur le temps ; ce qui relève des mythes et des traditions semble éternel, mais déjà le vent se lève et l’avenir scintille au loin. Le meilleur du cinéma italien a toujours eu un rapport particulier à la mémoire, cherchant à concilier l’antiquité et la modernité, le passé et le présent, à faire le pont entre les deux dans la conscience collective. Heureux comme Lazzaro s’inscrit tout naturellement dans cette même lignée. C’est un film profondément humaniste dont l’idéal de sainteté n’a pour point de référence ni la raison, ni la religion, mais une innocence infinie qui, paradoxalement, est vouée à l’échec. Quitter l’Inviolata, cette terre inviolée comme l’âme de Lazzaro, c’est perdre son innocence. Le progrès peut donc avoir un prix violent à payer. Aucun saint ne saurait y survivre.

Le film est présenté sur Netflix Canada.

 


18 décembre 2018
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