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Critiques

HIGHEST 2 LOWEST

Spike Lee

par Sylvain Lavallée

Il s’appelle David King, mais la presse l’a surnommé King David parce qu’il serait le producteur de musique avec « the best ear in the business ». La première fois que nous le voyons, il est perché sur un balcon bien élevé au-dessus de New York, à négocier un contrat difficile qui lui permettrait de racheter sa compagnie de disques. Quand il pressent la victoire, il esquisse quelques pas de danse, un geste jubilatoire qui pourrait aussi bien renvoyer à la star qui interprète le personnage, tant elle semble heureuse de travailler à nouveau avec un des cinéastes qui ont su le mieux exploiter et travailler son image. Car si ce David est bien le roi, c’est parce qu’il est interprété par Denzel Washington, qui revient pour une cinquième fois chez Spike Lee, la dernière remontant à Inside Man en 2006 — et tout, dans ces premiers moments, nous signifie à quel point la caméra est amoureuse de son acteur.

L’occasion de ces retrouvailles est une relecture contemporaine du High and Low (1963) d’Akira Kurosawa, le scénario d’Alan Fox suivant les grandes lignes du récit original (et du roman duquel il est inspiré, King’s Ransom d’Ed McBain) : le fils de David (Aubrey Joseph) est kidnappé, mais, quand celui-ci est retrouvé sain et sauf, on découvre qu’il avait échangé de vêtements avec son meilleur ami et que le criminel a enlevé la mauvaise personne. D’abord prêt à payer la rançon, David se montre maintenant récalcitrant, même s’il s’agit du fils de son chauffeur Paul (superbe Jeffrey Wright), avec qui il partage une longue histoire d’amitié ; c’est que la somme demandée est si élevée qu’elle l’empêcherait de racheter sa compagnie. La première partie du film reste assez proche du chef-d’œuvre de Kurosawa, pour ne pas dire prisonnière, Lee semblant peu à l’aise avec la forme classique qu’il privilégie alors, des cadres fixes jouant sur l’architecture du logement luxueux de David pendant que celui-ci se débat avec son dilemme moral. Malgré la performance imposante de Washington, le drame peine à se faire sentir tant rien n’arrive vraiment à égratigner le personnage, ni son refus premier d’aider Paul, ni son fils qui lui dit qu’il a le cœur froid, ni sa femme (Ilfenesh Hadera, dans un rôle pour le moins accessoire) qui lui dit que de toute façon il n’a plus la même passion qu’autrefois envers la musique, ni les calculs qui le mènent à finalement accepter de payer la rançon, moins par altruisme que par peur de perdre la face devant les réseaux sociaux qui vont inévitablement s’emparer de cette histoire.

Denzel Washington en casquette dans le métro

À une époque où il est à la mode de se moquer du 1%, cette perspective franchement ancrée dans un protagoniste riche et puissant a de quoi surprendre, surtout de la part de Lee, dont le cinéma a été traditionnellement plus proche de la rue, du lowest, que des gratte-ciel, le highest. Mais le succès qui se traduit par la fortune est ici indissociable d’une certaine idée de la Black Excellence, alors que le logement de David est tapissé de photographies de Jimi Hendrix, Michael Jordan, Muhammad Ali et autres icônes noires, à qui il s’adresse d’ailleurs pour l’aider à prendre sa décision. C’est là où l’appropriation du matériel original commence à se faire sentir, mais là aussi où Lee reste trop en surface de ce qu’il veut examiner, car il y a très peu de place pour une réelle prise de conscience, David devant moins apprendre une leçon d’humanisme, comme chez Kurosawa, que parvenir à préserver son entreprise, présentée comme la marque d’une réussite qui ne saurait souffrir la critique. Cela devient encore plus évident quand nous découvrons que le responsable du kidnapping est un jeune rapper du nom de Yung Felon (interprété par A$AP Rocky), qui cherche l’attention du producteur pour démarrer sa carrière. Le film semble pointer vers une confrontation qui devrait ramener David à ses racines, à affronter une sorte de double corrompu de ce qu’il aurait pu être, mais le cinéaste montre si peu d’empathie envers le criminel que tous les points épineux soulevés par le scénario, ces tensions sociales entre le haut et le bas qui sont complexifiées par la question raciale, demeurent très peu développés, pour ne pas dire escamotés. Et, dans la mesure où il va de soi que ce David King représente à la fois l’auteur et l’acteur, qui semblent vouloir interroger leur intégrité artistique (il y aurait d’ailleurs un dialogue fructueux à penser avec Sinners, pour ce thème de l’indépendance et de la fierté noires, tel qu’il s’exprime par l’art et la musique en particulier), nous avons moins affaire à une introspection douloureuse qu’à une autoglorification vaniteuse.

Sans doute que cela donne l’impression que nous sommes devant une œuvre ratée (peut-être est-ce le cas), mais c’est sans compter les maniérismes du cinéaste comme de la star, qui nous offrent quelques séquences électrisantes. Quand David décide de payer la rançon, et qu’il doit descendre de sa tour d’ivoire pour apporter l’argent dans un métro, Highest 2 Lowest passe subitement d’un vernis numérique lisse, froid, à une image granulée et chaleureuse en pellicule, et d’une mise en scène statique, calme, à une esthétique nerveuse, agitée : une partie des Yankees, une festivité portoricaine avec Eddie Palmieri et son band qui jouent de la salsa, une course-poursuite dans les rues encombrées de New York, toutes traces de Kurosawa s’effacent à ce moment et il n’y a plus aucun doute que nous sommes devant un Spike Lee joint. Plus surprenante encore est la première scène entre David et Yung Felon, qui prend la forme d’une sorte de rap battle, une idée qui invite au ridicule et qui pourtant s’avère jouissive, notamment grâce à Washington, charismatique et assuré, prêt à livrer les dialogues les plus absurdes avec une conviction inébranlable ainsi qu’une répartie aussi vive et cinglante que ses silences sont lourds et chargés.

C’est la plus grande réussite du film : le scénario a beau être conservateur, invraisemblable, et sans le mordant typique des meilleurs Spike Lee, il vient parfaitement mettre en valeur Denzel Washington, jusqu’à plus ou moins épouser la courbe de sa carrière (les rôles dramatiques, « sérieux », des années 1990, et le passage au cinéma d’action à partir des années 2000), et en lui offrant suffisamment de substance pour qu’il puisse déployer sa virtuosité, son excentricité, mais aussi sa générosité. En effet, nous avons envie de croire que David a la « meilleure oreille », qu’il sait faire émerger le talent des autres, parce que son interprète se distingue aussi par sa capacité à se mettre à l’écoute, à dialoguer et à faire briller en retour ses interlocuteur·rice·s. Ainsi, Washington dégage un plaisir évident du jeu, amplifié par la mise en scène, par ce débordement déréglé, maladroit, passionné, frondeur qui fait la force du cinéma de Lee — difficile, alors, de ne pas ressortir énergisé par cette collaboration entre deux stylistes qui se permettent des excès aussi singuliers. En ce sens, les faiblesses de Highest 2 Lowest témoignent de la personnalité des deux artistes, et force est de reconnaître qu’ils n’ont pas à s’inquiéter de leur intégrité.


19 août 2025