Critiques

HIT THE ROAD

Panah Panahi

par Cédric Laval

Si l’on se fie aux titres anglais (Hit the Road) ou français (En Route), le film de Panah Panahi s’apparente à un road movie. Les premières scènes semblent confirmer cette piste : quatre membres d’une même famille (les parents et leurs deux fils) traversent en voiture des paysages pittoresques vers une destination inconnue. Mais cette piste est peut-être trompeuse : au début du film, la voiture est à l’arrêt, et les personnages ne semblent pas impatients de reprendre la route ; on croit même deviner, dans le mouvement qui les anime, plus de réticence que d’enthousiasme. De fait, le titre original, Jaddeh Khaki, désigne plutôt les chemins en terre qui relient en Iran les villages isolés entre eux. Envisagé sous cet angle, il renvoie à un espace géographique réel, à l’écart des routes asphaltées, en même temps qu’à un espace métaphorique, celui dessiné par les membres de cette famille dont la communication est pour le moins cahoteuse. Le plus jeune fils est un enfant capricieux, soumettant à rude épreuve la patience de ses parents, tandis que l’ainé, du reste tardivement identifié, semble appartenir à un espace émotionnel bien éloigné des autres : il apparait d’abord dans un arrière-plan flou, à l’écart des disputes qui agitent le premier plan.

À ces potentiels dysfonctionnements familiaux, que l’on appréhende sans les cerner vraiment, s’ajoute une autre menace, plus inquiétante, celle d’un état policier dont la présence se devine à travers certains comportements. Si la mère enterre le seul téléphone cellulaire présent dans l’habitacle de la voiture, n’est-ce pas pour empêcher toute tentative de géolocalisation ? Celle-ci ne regarde-t-elle pas, anxieuse, dans le rétroviseur, se pensant suivie, alors même qu’un automobiliste voulait leur signaler une fuite dans le réservoir ? Pourquoi mentir à l’enfant sur les véritables motifs de leur voyage, sinon pour éviter qu’il dévoile par inadvertance des informations compromettantes ? Assez vite, en effet, on comprend que les chemins de terre empruntés par le grand frère le mèneront à l’exil, même si les raisons de cet exil demeurent obscures. Voilà que cette chronique familiale sur les routes de l’Iran se teinte de politique : quoi de moins étonnant pour le fils du cinéaste Jafar Panahi, associé à des œuvres engagées (Le Cercle en 2000, Taxi Téhéran en 2015), brimé dans sa liberté de cinéaste par les autorités de son pays ?

Toutefois, la signature du fils parvient à se distinguer de celle du père, entre autres par l’utilisation de la musique, qui illustre la déchirure de l’exil. À plusieurs reprises, dans les premières minutes de la projection, le temps semble se suspendre sur les notes au piano d’un air de Schubert, alors que le visage du père est filmé en gros plan, le regard lointain. Source de mélancolie profonde, cette ligne musicale ouvre dans le présent de chaque scène une béance où s’engouffrent les affects. À l’opposé, une chanson en iranien est l’occasion d’une communion joyeuse entre les parents et l’enfant, reprenant à l’unisson les paroles, à l’exclusion du fils ainé, déjà loin des siens. Le réalisateur confie même à une autre chanson la tâche d’exprimer ce qui n’a pu être dit à temps, le départ de l’enfant « chevauchant le cheval de l’exil, […] nostalgique sur cette terre étrangère ». Au confluent des héritages de la musique classique occidentale et de la chanson iranienne se trouve cette douleur de l’exil, exprimée ici de manière plus lyrique que dans le cinéma de Jafar Panahi. L’Occident est une terre de liberté autant que de souffrance pour celui qui doit quitter par la contrainte le pays natal, et cette ambigüité fondamentale se retrouve dans l’admiration que voue un cycliste amateur, rencontré sur la route, au champion américain Lance Armstrong, dont la figure héroïque est concurrencée par celle du tricheur…

Il n’est sans doute pas innocent que l’amour de la terre iranienne s’exprime au mieux par l’entremise de l’enfant, qui se prosterne à plusieurs reprises devant la beauté du paysage et baise le sol pour exprimer son amour, en dépit de sa mère, qui trouve ridicules ces simagrées. Si c’est le fils ainé qui part, silhouette dévitalisée par les larmes et la résignation, c’est bien par l’enfant (interprété avec une réjouissante vigueur par le jeune Rayan Sarlak) que circule l’énergie et peut se concevoir le futur. Tantôt d’une irrésistible drôlerie, tantôt insupportable dans ses caprices, vibrionnant comme la mouche du coche autour des autres personnages, il vole, par sa présence, chacune des scènes dans lesquelles il apparait. C’est d’ailleurs un risque auquel n’échappe pas toujours le film que de subir une baisse de tension dommageable lorsque l’enfant disparait de l’écran. Dans la seconde moitié du film, le rythme plus alangui de certaines scènes (ainsi de celle entre le fils ainé et le père, au bord de la rivière) souffre de la comparaison avec le haut voltage des scènes où apparait l’enfant.

Au final, cependant, on s’incline devant la manière dont Panah Panahi s’empare de figures obligées du cinéma iranien pour leur donner une nouvelle fraicheur, dans des gestes de mise en scène pleins d’audace. Certains peuvent sembler trop appuyés (le lip sync de l’enfant sur la chanson finale) tandis que d’autres emportent l’adhésion. L’utilisation d’un plan large, magnifiquement cadré, pour traiter la scène de séparation entre le fils ainé et sa famille, ne rend que plus poignants les cris de son frère, ainsi que ceux de sa mère, courant après celui qu’elle finit par appeler son « petit garçon ». Le réalisateur se permet même une incursion vers le conte poétique lorsque le père et l’enfant, allongés sur l’herbe dans la nuit, le regard perdu dans la Voie lactée, parlent d’une voix douce alors que s’allument autour d’eux des milliers d’étoiles, au milieu desquelles ils finissent par flotter. Y a-t-il meilleure façon de lutter contre les souffrances de l’exil que par le pouvoir de réenchantement du monde, que par cette capacité d’émerveillement renouvelé dont seuls semblent capables les enfants ? Les chemins de terre, aussi cahoteux soient-ils, peuvent parfois déboucher sur le ciel magique d’une nuit de cinéma.


10 juin 2022