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Critiques

HONEY DON’T!

Ethan Coen

par Laurence Olivier

Après leur très nineties et éclaté Drive-Away Dolls (2024), Ethan Coen et sa coscénariste Tricia Cooke présentent avec Honey Don’t le second volet de leur trilogie lesbienne de série B. Une nouvelle fois en tête d’affiche, Margaret Qualley incarne ici une détective privée, Honey O’Donahue, dans une Amérique contemporaine qui paraît suspendue dans le temps, prise dans la petite ville poussiéreuse, républicaine et accablée par le soleil de Bakersfield, en Californie centrale. Cette suspension temporelle est propre à accueillir une atmosphère néo-noir en plein jour et une galerie de personnages savoureux qui nous conduisent d’une péripétie à l’autre, au risque que l’intrigue devienne, elle aussi, délavée par le soleil.

La séquence d’ouverture pulpeuse, qui met en vedette la mannequin Lera Abova dans le rôle de la mystérieuse Chère, nous lance en quelque sorte sur une fausse piste – et ce premier virage annonce la sinuosité du récit qui s’ensuivra, à l’image de la rivière dans laquelle se baigne cette femme en Vespa dont le casque est toujours agencé à ses vêtements rétro (les costumes, de Peggy Schnitzer, valent à eux seuls le détour). Un accident de la route ayant coûté la vie à une potentielle cliente avec qui elle avait rendez-vous le jour même, Honey O’Donahue se trouve à enquêter à tâtons sur une mort qu’elle considère comme suspecte. Ce premier fil s’emmêlera au gré de ses rencontres, et prendra une valeur toute personnelle et brûlante lorsque sa nièce adolescente sera portée disparue.

O’Donahue, une lesbienne tout aussi élégante qu’elle est cassante, émotionnellement blasée et sexuellement insatiable, agit comme contrepoint parfait aux énergumènes qui croisent sa route. Ses rendez-vous intéressés avec un détective futilement épris d’elle et qui ne pige rien, incarné par Charlie Day, permettent des échanges mordants et rythmés, à la fois ridicules et pleins d’esprit, au point où l’on espère d’autres scènes entre les deux personnages. De même, Aubrey Plaza, que l’on associe habituellement à un visage volontairement « inexpressif » et à un caractère pince-sans-rire, trouve dans la policière MG Falcone l’occasion de développer une autre facette de son jeu, lui permettant de sortir de cette case dans laquelle on la connaît trop bien. La simple façon qu’a la policière de se mouvoir en dit plus long sur son tempérament que ce que le personnage taciturne voudrait révéler ou laisser paraître, et l’actrice génère par sa seule présence la meilleure comédie physique du film. Chris Evans, quant à lui, en beurre épais dans son rôle de révérend revendeur de drogue lubrique et mégalomane. Mais, comme ses fidèles, on ne peut détourner le regard.

pasteur les bras en croix

Une digression est ici de mise, d’une part pour épouser la forme du film, et d’autre part pour saluer le soin mis à la conception des décors (Julien Pougnier à la direction artistique et Nancy Haigh comme cheffe décoratrice). Alors que le révérend Drew Devlin utilise sa sacristie / pièce débarras pour des ébats sexuels avec ses fidèles entre les chandeliers lourdement ornés de cristaux et l’étagère de produits nettoyants, quelques touches de réalisme permettent d’ancrer ce lieu dans un quotidien qui donne de l’équilibre à ce personnage si caricatural. Des draps en polyester bleu poudre, un énorme gobelet de boisson gazeuse de station-service qui reste deux jours sur la table de chevet puis disparaît donnent ainsi un vernis terre-à-terre à ce qui aurait pu être trop forcé pour être drôle. Plus largement, on veut croire à ce Bakersfield cinématographique, dans ses pastels crayeux et désertiques, constituant le fond contre lequel se détachent nettement les personnages colorés, qui semblent tous y avoir échoué sans passé, ou pour se faire oublier.

C’est pour cette raison que les rares évocations du passé émotionnel des personnages surprennent, au premier chef l’apparition du père de Honey O’Donahue. Si l’on accepte les méandres du récit, on aurait bien pu faire l’économie d’une telle boucle, présentant tout à coup une sorte de sincérité malhabile et superflue au cœur de cette comédie noire. Car pour apprécier Honey Don’t, il faut accepter de se laisser porter par la même énergie que celle qui anime la détective privée, dont l’attention est toujours captée par une chose, puis une autre (souvent une jolie femme), et qui de ce fait reste en surface. L’éparpillement que l’on pourrait reprocher au film semble constitutif du projet ; il se consacre aux anecdotes et aux sketches plutôt qu’au développement des personnages – et, forcément, c’est l’intrigue qui en pâtit.

Mais la décision semble motivée, et tenue jusqu’au bout : le film bat à un rythme très serré et soutenu (le montage est encore une fois de Tricia Cooke), et la scène finale fait le choix audacieux de nous laisser net dans un suspens tout aussi réjouissant qu’intenable… proche du edging. Applaudissons également les scènes de sexe lesbien qui proposent une esthétique joyeusement outrancière et consciente d’elle-même, scènes souvent pudiques dans ce qu’elles montrent à l’écran mais intenses ou folichonnes dans ce qu’elles suggèrent, et où il est moins question de sexualiser les corps que de les employer comme instruments humoristiques.

Honey Don’t ne pourra que décevoir celles et ceux qui espèrent un thriller policier, une enquête avec des rebondissements utiles et une résolution straight. Ce second film de Ethan Coen sans son frère Joel n’a certainement pas la profondeur et la cohésion de Fargo (1996). Néanmoins, par son énergie brouillonne et ses personnages mémorables, il n’est pas sans rappeler The Big Lebowski (1998). Finalement, ce qui inscrit Honey Don’t le plus fidèlement dans le genre néo-noir, c’est peut-être son caractère absurde, dans la part d’ombre que celui-ci porte : les liens sont aléatoires, les morts n’ont pas de sens, et il n’y a pas de raison derrière le mal – alors aussi bien prendre son pied.


27 août 2025