Critiques

HOW TO HAVE SEX

Molly Manning Walker

par Ludi Marwood

Il faut d’abord poser une évidence. Ce que l’on voit à l’écran dans How to Have Sex existe en dehors du cinéma. Ce que le film morcelle découpe, choisit, cadre pour raconter, ce sont des violences vécues. Par beaucoup de vies, la mienne, celles de trop de personnes sexisées. Peu importe la virtuosité ou non des choix esthétiques, du cadre, du son, ce qui se trouve dans ces images est réel et nous l’avons subi avant d’entrer dans la salle. Poser un regard critique, je veux bien, mais seulement en parlant de ce que ce regard, mon regard voit dans ce film, reçoit dans ces images. Et ce que j’observe avant tout, ce sont des violences qui doivent être visibilisées, et pourtant qui font mal quand elles sont regardées, car elles ne seront jamais parfaitement traitées. How to Have Sex est conscient que toute représentation visuelle d’un viol sera à la fois nécessairement imparfaite et traumatisante. Molly Manning Walker part de ce constat, embrasse cette évidence pour déplier son film et tenter de rendre compte des violences qui doivent être abordées dans l’espace public.

Même si le mot n’est jamais prononcé de tout le film, c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un double viol perpétré contre Tara (Mia McKenna-Bruce), une adolescente en vacances avec ses amies. Cette invisibilité du terme illustre la part cachée des structures sociales, ces systèmes intangibles et intégrés qui permettent aux agressions d’être commises. Tara est donc en vacances et elle est vierge. Pourquoi ça compte ? Parce qu’il ne faut plus être vierge quand on est jeune et qu’on le lui rappelle quotidiennement. Elle le dit elle-même : « I don’t want stay a virgin forever ! » Une injonction à être comme les autres pour enfin avoir un retour sur investissement dans son capital sexuel, miroité par la société porno-néolibérale. Si Tara parvient à coucher, elle aura enfin le droit d’être cool, ou d’être simplement une adolescente comme les autres. Finies les moqueries gentilles mais redondantes de ses copines, elle pourra participer aux jeux d’alcool et aux jeux sexuels lors des pool partys sans se sentir hors du coup. Cette injonction a un nom : violence structurelle. Une violence infiltrée et génératrice de structures sociales. Ces dernières influencent Tara et ses amies, les poussent à jouer leur rôle social d’adolescentes ce qui les mènera, notamment, à rencontrer deux garçons plus âgés qu’elles, Badger (Shaun Thomas) et Paddy (Samuel Bottomley).

jeune couple avec un verre d'alcool

Au début du film, les scènes sont d’abord sur-découpées, rapides, tournées en caméra à l’épaule pour reproduire la sensation de légèreté et d’évasion des vacances. Et puis le montage change : le lendemain du deuxième soir, l’image se pose, le découpage à outrance fait place à l’usage systématique du zoom. Zoom sur les ami·e·s qui se demandent où est passée Tara, qui n’est pas rentrée. Zoom sur Tara qui marche dans une rue déserte, pleine de déchets, le visage vide. Zoom pour s’approcher au plus près de son intériorité. Sans que nous sachions encore ce qui s’est passé la veille, l’impact du viol est visuellement présent dans le regard creux de Tara. Ce que le film montre, à travers son corps renfermé, c’est son incapacité à réintégrer les structures sociales. Si la première partie avait permis d’établir les lieux, gestes et relations qui forment le récit, tout est redistribué pour être figé dans la deuxième moitié du film. Tara est plantée au milieu de ses ami·e·s qui effectuent les mêmes gestes, dans les mêmes lieux. Son regard se perd, son corps se couvre d’habits plus amples pour se protéger, elle reste silencieuse. Son mutisme se remarque, elle dérange la norme après tout, on lui demande d’arrêter d’être a freak, on lui dit de boire, de rire, on relance l’injonction au sexe, on ne la comprend plus.

Face à ces comportements déconcertants, l’entourage de Tara tente de s’inquiéter. Son amie Em (Enva Lewis) la prend à part, lui demande si tout va bien. Badger rentre avec elle quand elle refuse de faire la fête, lui tient compagnie dans une très belle scène pleine de silences. Mais leur soutien s’arrête là, doit s’arrêter là, car, démuni·e·s face à des comportements qu’iels ne peuvent pas identifier, les ami·e·s de Tara n’ont pas les codes pour comprendre et encadrer sa douleur. Et cette ignorance les fait devenir, malgré elleux, complices indirects du viol. Plus tard, Badger va refermer la porte sur la possibilité de la violence, alors même qu’il semble avoir compris, ou soupçonne tout du moins, ce qu’est en train de vivre Tara. Par son incapacité d’agir et son ignorance, entre autres, Badger permet à une deuxième agression d’avoir lieu.

Ce redoublement de la violence fait ressortir les impacts traumatiques déjà présents chez Tara à la suite du premier viol, mettant alors en lumière sa brutalité « silencieuse ». Car la première agression ne ressemble pas, de prime abord, à ce que l’on accepte socialement de considérer comme une violence sexuelle, puisque verbalement consentie. Pourtant, le film s’empresse d’asséner et de démontrer une maxime évidente du consentement : dire oui sans le penser, ce n’est pas accepter. Le viol n’est pas qu’un acte, un moment de pénétration. Il est l’enchevêtrement de structures sociales et de rapports de force menant à la violence. Le viol, c’est la domination qu’exerce Paddy sur Tara en étant plus âgé, plus expérimenté, en flirtant avec elle pour la rejeter. C’est le poids social qui pèse sur Tara de devoir absolument coucher avec quelqu’un. C’est ce moment avant l’acte, quand Paddy emmène Tara sur la plage et qu’il la force à aller se baigner. Cette interaction dans l’eau où il la traite de rabat-joie parce qu’elle refuse de s’approcher de lui, puis lui reproche de devoir faire tout ce qu’elle veut quand elle accepte de venir. Ce moment où il déstabilise Tara dans un yoyo de reproches contradictoires, couronné par une tape sur ses fesses quand elle sort de la mer. Il n’est pas anodin que le montage coupe avant l’irruption d’une violence explicite. Le film nous évite ainsi une confrontation visuelle qui ferait inutilement mal, tout en nous faisant comprendre que la violence existait déjà préalablement, disséminée dans les filets sociaux qui ligotent Tara.


9 février 2024