Critiques

If Beale Street Could Talk

Barry Jenkins

par Benjamin Pelletier

Un romantisme sans prétention ni retenue se dégage dès les premiers instants. Transmettant la prose de l’auteur James Baldwin par une fébrilité adolescente, la Tish Rivers de Barry Jenkins (KiKi Layne), à l’instar du cinéaste, s’adresse au spectateur à la fois avec assurance et naïveté. Les mots du roman s’entremêlent à la sensibilité esthétique propre au réalisateur de Moonlight ; l’affection envers certains types de cinéma, allant de la sentimentalité du mélodrame hollywoodien aux effluves poétiques de Wong Kar-waï, s’impose d’entrée de jeu. Les cadrages frontaux au téléobjectif instaurent une intimité immédiate qui, à défaut d’être particulièrement nuancée, focalise d’emblée notre attention sur le couple central. Car If Beale Street Could Talk est avant tout une histoire d’amour des plus sincères, qui tente de percer le cœur avant de plonger dans les complexités de sa perspective sociale.

De leur rencontre lors de l’enfance à leur séparation forcée, Jenkins explore la dimension tragique de la relation entre Tish et Fonny (Stephan James) par fragments de bonheur et de détresse. Elle est enceinte et sans le sou, lui est incarcéré pour un crime qu’il n’a de toute évidence pas commis. Évitant soigneusement les généralisations simplistes au profit d’une observation minutieuse, le film propose un riche éventail des tribulations quotidiennes auxquelles se heurte l’expérience afro-américaine. Contraints aux emplois multiples et à de fréquentes embûches légales qui constituent trop souvent des batailles perdues d’avance, les parents de Tish, interprétés à la perfection par Regina King et Colman Domingo,contribuent tout autant aux enjeux dramatiques du film. Brian Tyree Henry, que l’on connaît grâce notamment à la série Atlanta de Donald Glover, est lui aussi mémorable lors d’un monologue angoissant relatant son séjour en prison, une séquence composée de gros plans savamment maîtrisés qui préfigure le sort qui attend Fonny après sa comparution.

Malgré la dureté des réalités explorées, le film refuse de réduire ses personnages à de simples pions au service d’un exercice narratif fataliste. Tout comme pour son long métrage précédent, c’est par une subjectivité intimiste que Barry Jenkins nous invite à voir l’Amérique, que ce soit celle de sa Floride natale ou bien celle du New York de Baldwin des années 1970. If Beale Street Could Talk se démarque véritablement par ces brefs moments d’intimité avec les personnages, ces pauses dans le récit où le cinéaste nous pousse à nous coller à leur peau. Le voyage de la mère de Tish à Porto Rico, durant lequel ses rituels de beauté nous sont exposés, vient tout de suite en tête. Hall nous est montrée, devant le miroir de sa chambre d’hôtel, en train de choisir quelle perruque porter en vue d’un rendez-vous crucial, le tout soulignant sans dialogue l’importance du moment. Jenkins prend aussi soin d’accorder une attention visuelle notable à la beauté des corps noirs, un souci déjà évident depuis Moonlight et son utilisation de l’huile sur la peau de ses acteurs, de sorte à en faire ressortir la luisance au lieu d’en affaiblir le reflet.

C’est en voulant élargir son propos que l’on sent le manque d’assurance de Jenkins, notamment lorsque celui-ci tente de rattacher la portée plus intime de son récit à la prose de l’ouvrage éponyme de Baldwin. Plusieurs scènes souffrent de la narration appuyée de son protagoniste, laissant paraitre l’insécurité du cinéaste qui peine à voler pleinement de ses propres ailes. Bien qu’évocateurs en soi, ces passages du roman, toujours livrés à la première personne par la voix hors champ de Tish, ne réussisent jamais réellement renforcer la poésie des images, produisant parfois l’effet contraire en soulignant à gros traits ce qui aurait pu rester implicite. Des réflexes de mise en scène plus convenus finissent aussi par détonner en raison de leur manque de subtilité ; les plans répétés de l’infâme policier blanc sur fond de mur de brique évoquent immédiatement les portraits plus tranchants de Spike Lee, alors que les échanges du couple de chaque côté de la vitre du parloir au pénitencier réussissent rarement à soutenir la puissance affective des scènes antérieures.

Et pourtant, reconnaitre les quelques faux pas de If Beale Street Could Talk n’enlève rien à ses fulgurances. À travers une œuvre courte mais poignante, le cinéaste démontre qu’il est plus qu’habile à tirer le maximum d’humanité des visages de ses interprètes, une des vertus les plus importantes de la mise en scène. Paul Thomas Anderson a récemment avoué être jaloux de ses gros plans, et avec raison. C’est justement cette proximité brûlante que la caméra entretient avec les visages et les regards qui constitue la plus grande force de Barry Jenkins, confirmant un talent indéniable qui promet de s’aiguiser davantage avec chaque nouvelle proposition. Celui-ci nous laisse donc ultimement avec une autre incursion des plus nécessaires dans les expériences d’une population marginalisée au grand écran. Par une finale à la fois émotive et paradoxale, If Beale Street Could Talk met en lumière, le temps d’une réunion familiale de l’autre côté des barreaux, le caractère illusoire du rêve américain et de son accessibilité pour tous.


27 décembre 2018
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