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Critiques

IF I HAD LEGS I’D KICK YOU

Mary Bronstein

par Mélopée B. Montminy

Maman est de la pâte à modeler. Alors que, hors champ, une enfant répond aux questions du médecin, c’est sur le visage de la mère que la caméra s’attarde. En guise d’ouverture, un gros plan de plus en plus rapproché sur le regard préoccupé, puis embué de Linda (Rose Byrne) qui, ployant sous l’analyse et le jugement, ne parvient à se faire stoïque. Difficile de ne pas succomber illico à la proposition cinématographique oppressante de If I Had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein. Le deuxième long métrage de la cinéaste après Yeast (2008) est une immersion dans le quotidien impossible d’une mère excédée devant jongler avec la maladie nébuleuse de sa fille et les dégâts d’une inondation – le plafond de son salon lui tombe presque littéralement sur la tête –, tandis qu’elle ne peut compter sur la présence de son conjoint, qui a affaire à l’extérieur. Cerise sur le sundae, Linda est thérapeute et sa patientèle compte sur elle ; un emploi qui revêt un caractère ironique alors que la protagoniste, au bord du gouffre, doit maintenir la fiction de sa sanité. Bienvenue dans un cauchemar à la Bronstein.

Avant d’aller plus loin, incartade papotage obligatoire : Mary Bronstein est mariée à Ronald Bronstein, acolyte coscénariste et monteur des frères Safdie. La cinéaste a d’ailleurs d’abord été révélée comme actrice dans Frownland (Ronald Bronstein, 2007), un prototype du délire anxiogène dans un monde hostile. Elle y tenait un rôle tout en grimaces, sanglots et morve, conformément à une esthétique de l’inconfort qui rejoint son propre cinéma. À cet égard, l’univers mumblecore conflictuel peuplé de personnages détestables qu’elle met en scène dans Yeast porte en lui la genèse émotionnelle de If I Had Legs… qui lui succède presque deux décennies plus tard. Qu’est-ce qui explique ce trou dans votre CV, madame ? Aussi indiscrète et péjorative soit la question, l’abysse semble avoir été salutaire pour la cinéaste, qui a fait dudit trou un élément central de son nouveau film.

Quand le plafond chez Linda s’effondre, la forçant pour une durée plus interminable qu’indéterminée à habiter une chambre de motel, la béance en sa demeure est à l’image de son existence qui s’effrite. Mais au-delà de l’illustration d’une spirale descendante, c’est aussi un rappel du trou dans le ventre de cette fillette sans nom et sans visage (elle n’est jamais montrée), par lequel la malade est alimentée chaque nuit. Tandis que l’état de santé précaire symbolise l’incapacité de la mère à nourrir son enfant, le fait que cette dernière soit réduite à une voix geignarde qui rechigne et sans cesse crie mommy nous la rend aussi    nécessiteuse que drôlement gossante, ajoutant à l’atmosphère déjà irritante. Quant à la culpabilité maternelle qui en découle, c’est la réalisatrice elle-même qui la personnifie en incarnant la DreSpring, un personnage dont la froideur est drapée dans un simulacre de bienveillance. Celle-ci a beau enjoindre à Linda de se départir de cette culpabilité, c’est spécifiquement le contraire qu’elle induit en elle. De ces relations artificielles résulte une ambiance aliénante vaguement kafkaïenne. Une succession de personnages périphériques participe à la fragilisation de la protagoniste, à l’instar de cette malicieuse caissière (Ivy Wolk) qui chaque soir trouve un nouveau moyen d’obstruer Linda dans sa tentative de s’abrutir au vin cheap. La distribution, plutôt savoureuse, rehausse la singularité des rôles les plus secondaires. Et elle s’avère particulièrement audacieuse alors que Bronstein a choisi pour incarner le thérapeute de Linda la bouille incomparable de Conan O’Brien, qui se révèle d’une grandiose antipathie. La dynamique entre Linda et son thérapeute, d’abord curieusement stérile, devient encore plus inconfortable et hilarante lorsqu’on apprend qu’il est aussi son patron et collègue. Bien sûr, la performance de Rose Byrne, surtout lorsque son personnage est confronté à l’absence de sollicitude d’autrui, est remarquable. Sa détresse n’est pas magnifiée mais juste, on la ressent à chaque respiration profonde qu’elle prend, en quête de sérénité, alors que fulmine sa frustration. Son visage aux traits fins rappelle un brin celui de Julianne Moore, notamment dans Magnolia (1999) de Paul Thomas Anderson. Elle aussi y personnifiait une Linda, humiliée et exténuée par la rudesse, qui finissait par recracher la brutalité du monde en explosant au comptoir d’une pharmacie. C’est là le type de catharsis qui nous vient à l’esprit à mesure que le sort s’acharne sur la protagoniste de If I Had Legs...

femme triste couchée dans son lit

Avant qu’un élastique ne brise, il s’agit quand même d’avoir mis à l’épreuve sa souplesse. Et il ne faut pas l’oublier, Linda est extensible, parole de la chair de sa chair. Ses limites peuvent être étirées, son visage tentera d’esquisser un sourire diplomate, au besoin – comme au travail, où elle doit incarner l’ouverture alors qu’on imagine mal quel espace mental il peut lui rester pour accueillir quiconque. Dans le bureau de Linda, des patient·e·s défilent, accentuant le rapport de dépendance que subit déjà la thérapeute avec son enfant. Encore, elle se retrouve à charge, responsable, la lourdeur s’accumulant sans qu’elle trouve pour son désespoir à elle une oreille attentive. La cinéaste utilise le cadre psychologique pour déplier des jeux de miroirs qui approfondissent les personnages, tout en maintenant une certaine réserve amusée quant aux limites de la thérapie. Chaque fois que la porte du cabinet de psy s’ouvre, un son évoquant l’apparition d’un halo lumineux se fait entendre, presque de façon subliminale. L’ironie est nimbée de douceur. Ainsi, la conception sonore signée Filipe Messeder et Ruy Garcia, qui enveloppe surtout l’atmosphère d’une texture angoissante –, la répétition du bip d’un appareil médical pave la voie vers la folie – se permet quelques déviations plus magiques.

Cette présence d’éléments un tantinet fantastiques cohabitant dans un univers écrasant n’a rien d’inédit, surtout pour un film du catalogue de A24, qui en fait presque sa signature. Le monteur de If I Had Legs…, Lucian Johnston, qui a su rendre justice à l’esprit sombre et comique de Bronstein, était également de la création de Hereditary (2018) et Midsommar (2019) d’Ari Aster. Bien que le dernier film de Mary Bronstein s’inscrive dans le sillon de tendances contemporaines, cette dernière semble plutôt s’approprier les codes d’une pluralité de genres sans chercher à en mettre plein la vue – qui aurait pu croire qu’on pouvait microdoser le body horror ? Elle ne délaisse jamais son objectif principal et maintient l’intensité bouillonnante d’un récit qui ne se perd pas dans la grandiloquence pour impressionner. En fait, la cinéaste prouve sa maîtrise d’un style royalement inconfortable sans tomber dans les pièges dans lesquels d’autres sautent avec fracas.


17 octobre 2025