Critiques

Impetus

Jennifer Alleyn

par Robert Daudelin

La gageure était insensée ! Le comédien principal qui disparaît en plein milieu du tournage ; la réalisatrice qui tient à être présente à l’écran; un récit qui n’est ni fiction, ni documentaire ; et deux villes, Montréal et New York, qui n’en font qu’une… Mais la gageure est réussie et le nouveau film de Jennifer Alleyn est l’une des très bonnes surprises de ce début d’année.

S’il s’agissait d’un livre, nous dirions d’Impetus que c’est un « poème en prose », soulignant ainsi sa grande liberté et son appartenance à plusieurs univers. En musique, nous dirions que c’est une « fantaisie », une « structure assez libre et proche de l’improvisation, ce qui d’ailleurs n’exclut pas pour autant la rigueur », nous dit le Dictionnaire de la musique. En peinture, ce serait Riopelle, Pollock ou Joan Mitchell. Mais nous sommes en cinéma et nous essayons laborieusement – et bien inutilement ! – de trouver une niche à ce drôle d’objet qu’est Impetus.

Mais la réalisatrice nous y aide ! Elle parle de son film comme d’un « objet porté par l’instinct, qui invente sa forme au fur et à mesure, mu par une réelle quête de beauté ». L’instinct dont parle Jennifer Alleyn, c’est l’intuition de la filmeuse qui sait être là au bon moment, qui sent les vibrations dans l’air, celles du métro newyorkais qui entre en gare de Canal Street, mais celles aussi, moins évidentes, plus fragiles, de la main de John Reissner1 qui touche son visage. Il n’y a pas ici d’échelle, de petites et de grandes choses : tout est important, parce que tout appartient à la vie, qui est riche, complexe et magique pour qui sait y prêter attention.

Jennifer Alleyn fait confiance aux images qu’elle glane. Elle raconte avoir filmé Reissner « pendant deux ans sans savoir à quoi ces images serviront »2. Elle accumule, thésaurise, se constitue un fonds d’où, un de ces jours, un film va émerger. Mais la cinéaste n’est pas un gourou et le film qu’elle nous propose aujourd’hui n’est pas l’effet des astres ou d’une soudaine inspiration. Impetus, même si son scénario naît «du processus au fil du tournage », pour reprendre les mots d’Alleyn, est une œuvre « composée » dont les éléments se mettent en place harmonieusement pour deux raisons principales : une richesse plastique constante (ce film est terriblement « beau ») et une maîtrise du montage qui lui apporte une fluidité exceptionnelle. La grande liberté du film, au-delà du travail d’improvisation avec les acteurs, vient de fait du montage qui, toujours, cherche l’image qui va relancer le récit qui essaie de se construire. Ce qui aurait très bien pu être le « portrait d’un homme à la dérive », comme il est dit au début du film, devient l’autoportrait d’une cinéaste en vacance de sujet (« je tente de me réinventer », confie la réalisatrice dans la séquence de prégénérique) qui perd tout, son amoureux, son comédien, son sujet, mais qui retrouve le cinéma qui l’accueille et lui permet de se ressourcer, de redécouvrir les qualités si particulières de ses outils de travail – sa caméra-stylo, comme elle aime dire.

Histoire d’un film qui a du mal à naître et qui de fait va se construire sous nos yeux, Impetus est une célébration de la création et de la spécificité du geste créateur au cinéma, geste qui est conditionné (surdéterminé) par l’outil technique, la caméra, qui le rend possible. De ce fait Impetus, dans toutes ses composantes (filmage, montage, jeu), y compris dans son parti pris ludique, est une réflexion sur le cinéma, son pouvoir, ses limites, ses pièges, son rapport au réel : sa nature même.

Le réel et l’imaginaire sont ici au même niveau, filmés avec la même intensité, celle qu’y apporte la présence d’Emmanuel Schwartz et Pascale Bussières. Si le premier disparaît après nous avoir éblouis, la seconde tombe du ciel comme une bonne fée et ajoute au film une épaisseur (l‘émouvante conversation avec le chauffeur de taxi newyorkais d’origine géorgienne qui clôt le film) et une lumière poétique (le métro, la danse improvisée sur la nouvelle musique de John).

Documentaire qui tire sa force du travail de deux comédiens exceptionnels ou film de fiction qui existe par les vertus du cinéma direct… Impetus demeure, heureusement, inclassable. Sa richesse tient justement à sa liberté, à sa capacité d’être de plusieurs lieux, et d’être toujours émouvant.

Jennifer Alleyn espérait « qu’on ne sache plus ce qui était mis en scène et ce qui ne l’était pas ». Elle a réussi son pari en nous touchant, en nous ouvrant tout grand les yeux sur la vie.

  

  1. 1. Guitariste du Stephen Barry Band pendant plus de vingt ans, John Reissner était en panne de musique quand Jennifer Alleyn a fait sa connaissance en 2015. Elle l’a beaucoup filmé et s’est en partie inspirée de sa personne pour créer le personnage de Rodolphe. Alors que la cinéaste terminait son film, Reissner se remettait à la musique et enregistrait un nouveau disque.
  2. 2. La part manquante du réel, 24 images, No 188, septembre 2018.


19 janvier 2019
Partager cet article
Share on Facebook
Facebook
165Tweet about this on Twitter
Twitter