Critiques

Inception

Christopher Nolan

par Damien Detcheberry

Il est amusant de voir Inception, dernier avatar du film d’action ‘New-Age’, côtoyer sur les écrans Predators, l’un des derniers vestiges du cinéma d’action ‘d’avant’, qui reposait sur des concepts autrement plus primaires – dans ce cas-ci : grosse bête veut tuer humains, donc humains doivent tuer grosse bête – avec lesquels les trentenaires ont construit leur mythologie hollywoodienne anabolisée. Les deux films s’en sortent d’ailleurs plutôt bien, chacun dans son genre : à Predators la nostalgie des tonifiantes boucheries de notre enfance, « Boy meets Gore », à Inception la primeur du blockbuster cérébral, du « film d’action pour adulte » comme la presse américaine se plaît à le qualifier. Le film de Christopher Nolan est donc livré, comme The Matrix, avec un mode d’emploi intégré : comprenez que vous aurez droit, en préambule à son intrigue à tiroirs, au désormais rituel quart d’heure explicatif pendant lequel les personnages prennent le temps d’exposer aux spectateurs le concept du film qu’ils vont découvrir.

Dom Cobb (Leonardo DiCaprio) est un voleur spécialisé dans l’extraction des secrets enfouis dans le subconscient, qu’il saisit pendant que ses victimes rêvent et que leur esprit est particulièrement vulnérable. Il se fait proposer une mission inhabituelle, consistant à pénétrer l’inconscient d’un riche industriel, non pas pour y voler quelque chose mais pour y implanter au contraire une idée. Rien que de bien banal jusqu’à présent pour qui ne voit ici qu’un clin-d’œil à la notion de « temps de cerveau disponible » chère aux publicitaires : dégagé de ses oripeaux futuristes, Dom Cobb aurait toutes les qualités d’un directeur marketing compétent. Dans le monde merveilleux de la science-fiction, il devient l’Arsène Lupin de l’inconscient. C’est précisément ici qu’intervient le fameux quart d’heure explicatif, car toute la complexité du scénario tient dans le fonctionnement de ces cambrioles freudiennes, à savoir que les rêves y sont fabriqués : chaque rêve nécessite un architecte qui va y définir ses propres règles, afin de mieux contrôler l’esprit de sa victime. La possibilité d’endormir à nouveau le rêveur à l’intérieur du rêve permet alors d’accéder aux couches inférieures de son subconscient, chaque strate contenant de nouvelles règles, un nouvel univers. C’est l’histoire d’un homme qui rêve qu’il rêve qu’il rêve…

Concept révolutionnaire ? Oui et non. Il est dommage de constater notamment que, malgré ce soin apporté à la complexification du récit, Inception se contente souvent d’emboiter les unes dans les autres des figures consommées du cinéma d’action actuel, sans trop de justification : poursuites en voitures, combats chorégraphiés défiants les lois de la pesanteur, intrusions armées dans une base militaires… Pire, ces poupées russes narratives, aussi élégantes soient-elles, ne dissimulent en définitive qu’un Rosebud assez banal, recyclant les thèmes récurrents du cinéma de Nolan -– la folie, la rédemption, l’amour perdu. Passé les premiers étourdissements, force est de constater qu’il n’y a rien dans ce que nous voyons ici qui n’a pas déjà été vu avant. Si le film fait quand même illusion, c’est que Christopher Nolan, qui n’a jamais été un grand inventeur de formes, prouve à nouveau qu’il possède un sens implacable de la construction dramatique et un talent fascinant pour l’esbroufe (monu)mentale. Comme souvent chez le cinéaste, on se retrouve happé malgré soi dans un récit plus vertigineux que profond, un peu enivré mais honteux, une fois que l’on a touché terre, de s’être fait prendre une fois de plus par l’excitation d’une montagne russe qui n’est jamais rien d’autre, finalement, qu’une montagne russe. Rien d’étonnant donc à ce que l’imagerie de M.C. Escher soit à ce point mise en avant dans Inception, puisque elle incarne à merveille le cinéma de Christopher Nolan : une œoeuvre en trompe-l’œoeil, improbable mais entêtante, peut-être moins sérieuse qu’elle ne s’en donne l’air mais extrêmement distrayante.

 


22 juillet 2010