INVISIBLES
Junna Chif
par Mélopée B. Montminy
Il n’est pas difficile de saisir à quoi répond le premier long métrage au titre sans équivoque de Junna Chif. Le film aborde le tabou unissant deux communautés habituées de subir le manque cruel d’imagination des cinéastes quand il s’agit de les représenter. Il y a celle que l’on désire et tue, puis l’autre qu’on oublie de regarder. Invisibles est porté par une double mission : déstigmatiser le travail du sexe tout en humanisant les personnes handicapées. Noble mandat que de vouloir s’éloigner des poncifs préjudiciables, mais on sait aussi ce qui se passe lorsqu’on emprunte le chemin pavé de la bienveillance…
Il est sans doute trop tôt pour confirmer ce grand retour du maple syrup porn, tel qu’annoncé lors des sorties consécutives de Deux femmes en or (Chloé Robichaud, 2025) et Folichonneries (Eric K. Boulianne, 2026). Or, ce qui ressemble à une nouvelle vaguelette du film de fesses se résumerait à une itération contemporaine qui cherche moins à susciter le désir qu’à disséquer un rapport à la sexualité. C’est-à-dire qu’ici, on s’intéresse davantage à la culture qu’au cul. Invisibles s’inscrit dans ce paradigme, et pousse même plus loin cette logique. Si les précédents films utilisent le sexe comme prétexte pour parler de couple, d’amour ou de charge mentale, Chif instrumentalise quant à elle le médium cinématographique pour participer à une conversation sociale. Hélas, ça ne rend service ni à l’art ni à la cause.
L’histoire racontée est celle d’Elizabeth/Ella (Nadia Essadiqi), artiste burlesque et escorte, qui développe un intérêt soudain pour une clientèle handicapée. Lorsqu’on est témoin de ses premiers contacts avec ces hommes en fauteuil roulant, on peine à croire qu’il s’agit bel et bien d’une professionnelle charnelle, tant le personnage semble sans repère. On croirait voir un cyborg de type « Born Sexy Yesterday » tant elle est gauche. Pour dépasser son ostensible maladresse doublée d’ignorance, elle convainc un préposé aux bénéficiaires de la laisser observer sa routine de soins auprès d’une patientèle handicapée. Carnet de notes à la main, Elizabeth examine tout : de la technique pour enfiler des chaussettes de compression à celle pour essuyer les selles. Peut-être cet apprentissage lui sera-t-il utile lorsqu’elle voudra faire jouir ces pauvres gens démunis ? Au nom d’une volonté de représenter le quotidien de personnes marginalisées, on les dépouille en fait de leur intimité, la pudeur étant un luxe qu’on ne pourrait leur fournir.

Un décalage de plus en plus important finit par se creuser entre le propos qu’on tente de mettre en scène et ce qui glisse jusqu’à nous, telle une coulisse de fluide corporel. D’une part, les personnages luttent pour leurs droits, réclament le respect, répètent des formules qui semblent calquées d’un manifeste en format carrousel Instagram, dans un langage politique sans grande poésie. Chif conçoit malgré elle l’identité de manière unidimensionnelle, avec un ton qui frôle parfois le misérabilisme. Et tandis que les dialogues sont parsemés de déclarations plaquées, le récit raconte autre chose : un apitoiement mal dissimulé. Par exemple, certaines scènes de sexe sont filmées avec le même charme journalistique envahissant qu’on retrouverait dans un reportage au sujet d’un centre d’injection supervisée. Récemment, le film Paying for It de Sook-Yin Lee (2024) réussissait à montrer la sexualité tarifée de façon ludique, s’amusant de la dimension peu séduisante du contrat tout en filmant avec grâce la ribambelle de personnages divers, sans tout exhiber. Un pari amorcé notamment par Lizzie Borden et son Working Girls (1986), qui se déroulait dans un bordel et contenait brillamment la vastitude de rencontres qui peuvent survenir dans ces lieux de débauche. Et dans les deux cas, l’élégance de la mise en scène empêchait de verser dans le cinéma d’exploitation de mauvais goût. Une distance que la cinéaste d’Invisibles n’a pas réussi à trouver, malgré son écoute et sa collaboration manifeste avec un lectorat sensible (chez les travailleuses du sexe comme chez les personnes en situation de handicap). Si Chif insiste sur la tendresse plutôt que sur l’érotisme, un choix qui se défend, certains moments intimes sont cliniques et interminables. Et lorsque, post-coït, retentit une musique émouvante, c’est l’empathie qui est réclamée, comme dans un téléthon.
Lorsque, bonne élève, Elizabeth fait ses recherches, on ne peut s’empêcher de voir là une filiation avec la démarche cinématographique d’Invisibles. Quelque chose comme une mission sociale, certes louable, mais qui semble plutôt contenir le dangereux paradoxe de l’art politique. Car la dimension militante du film finit par se transformer en obsession, quitte à nous présenter des êtres dépourvus de personnalité, qui ne sont que la fonction sociale de laquelle on prétend les abstraire. Mais le comble réside dans le fait que même les idées qu’on s’évertue à transmettre ne passent pas, tant le récit peine à incarner le propos qu’on aimerait tant véhiculer. Par exemple, tandis qu’on nous rappelle l’importance assez basique du consentement, on banalise les comportements abusifs d’un client sournois (Stéphane Crête) sans qu’on s’en formalise. Et alors qu’on veut mettre en scène la pleine beauté des corps handicapés, on ressent le besoin d’exposer un accident de sphincter – sans doute pour « visibiliser » les problèmes de côlon – qui souillera la protagoniste. Bref, s’il était question de préserver la dignité de ces corps, on repassera. Récemment, les nombreuses discussions autour de la conférence de presse du jury international de la 75e Berlinale ont permis de réitérer l’imbrication du cinéma et du politique. Toutefois, un film comme Invisibles sert de rappel : l’art ne devrait pas se concevoir comme un travail de missionnaire. Ainsi, plutôt que de chercher à tout prix à produire du discours, peut-être faudrait-il retourner à l’essence de la création, à ce qui pulse. Le reste viendra après.
12 mars 2026



