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Critiques

J’AI PERDU DE VUE LE PAYSAGE

Sophie Bédard Marcotte

par Laurence Olivier

De son premier film J’ai comme reculé, on dirait (2017) à son plus récent L.A. Tea Time (2019), Sophie Bédard Marcotte a porté son regard sur sa création, que celle-ci soit la sienne propre ou bien celle d’un double fictionnalisé, comme c’était le cas dans Claire l’hiver (2017). Au tout début de son nouveau documentaire, joliment intitulé J’ai perdu de vue le paysage, la cinéaste déclare que, après avoir été au centre de ses films, elle veut maintenant tourner sa caméra vers quelqu’un d’autre, soit son voisin, Gabriel Charlebois Plante, un dramaturge en phase de recherche pour un nouveau spectacle qui aura pour image centrale le mythe de Sisyphe. Cependant, la limite imaginaire entre la cinéaste et son sujet finira par être brouillée, amenant le documentaire à épouser avec humour les méandres de la création, de la vie, et de leur contamination inévitable.

À l’instar du dramaturge qui explore les formations géologiques dans l’espoir d’y trouver de l’inspiration – d’abord sur la Côte-Nord et ailleurs au Québec, puis en Islande notamment –, le film se cherche. Ceci n’est pas à comprendre comme un commentaire négatif : c’est plutôt que la cinéaste, en phase avec son intention de donner à voir la démarche de quelqu’un d’autre, embrasse ce mouvement de recherche et ces éternels recommencements qui conduisent le spectacle en germe de Gabriel Charlebois Plante. Tout comme Sisyphe, le film commence, puis recommence, puis re-recommence, divisé en 16 chapitres qui sont poussés par la narration faussement sérieuse de Bédard Marcotte, qui doit reprendre et ajuster le fil de son exposé à mesure que les conditions de sa création varient. Le documentaire sur la démarche de Charlebois Plante devient ainsi également un documentaire sur le fait de documenter la démarche de Charlebois Plante. Vous me suivez ?

Intégrant à l’œuvre des réflexions plus larges que son seul sujet, la cinéaste se livre elle-même à propos de ses propres doutes, et la forme du film épouse ses hésitations alors qu’elle tente de documenter la démarche artistique louvoyante de son voisin. Cette autoréflexivité amène le film à dépasser le simple making-of de spectacle, ce qui a pour corollaire qu’on ne passe finalement que peu de temps à descendre sérieusement avec le dramaturge dans les confins de sa quête esthétique – ou peut-être est-ce que sa démarche gagne à être montrée sous un angle facétieux ? En somme, le film donne essentiellement accès à des répétitions avec les comédiens et comédiennes, qui nous permettent d’observer les explorations théâtrales au stade du laboratoire. Le jeu, d’abord presque uniquement corporel, ponctué de quelques sons, commence un jour à incorporer des mots – ce qui est décrit comme un grave changement de paradigme –, puis, désormais encombré·e·s de ces mots complets, les comédien·ne·s doivent apprendre à passer d’un mot à l’autre, sous le regard attentif du créateur, lui-même capté par la caméra gentiment espiègle de Bédard Marcotte et de sa complice des premières heures, la directrice de la photographie Isabelle Stachtchenko.

femme enregistre du son de paysage

Outre ces tâtonnements, le film montre surtout tout ce qui existe autour et en dehors de la création : Sophie, perdue, cherche conseil auprès de ses voisines cartomanciennes, pendant que Gabriel répare son auto (plusieurs fois), planche sur des demandes de subvention, rampe avec difficulté dans une caverne étroite, relit avec incrédulité ses propres descriptions de son projet, essaie de tailler un bloc de granit, doit tout mettre sur pause indéfiniment à cause de la pandémie, apprend sur YouTube à faire du ski de fond, se questionne sur la réouverture éventuelle des théâtres, passe beaucoup de temps à construire un meuble (trop grand pour entrer dans le garde-robe pour lequel il a été conçu), tombe amoureux, reprend le travail, transporte une énorme quantité de roches dans une salle de répétition, puis une autre cargaison – finalement ! – dans le théâtre La Chapelle pour la représentation du spectacle. Au fil des chapitres, la narration répétée de la cinéaste se fait plus courte, le désespoir devient plus tangible – jusqu’à ce qu’émerge la nouvelle idée ou le nouveau tournant qui donnera le prochain élan créateur, quoi qu’en diront les cartes du tarot tirées par Sophie. Ces zigzags du récit n’engendrent pourtant pas une proposition touffue ou labyrinthique. De son montage fluide à son environnement sonore et musical minimal et précis, le film semble porté par une intention de netteté et de simplicité que l’on pourrait voir comme un contrepoint au propos du film ; de la rugosité des méandres et de la lourdeur des doutes naît un caillou poli.

Il existe une crudité, une vérité dans ce traitement qui ne glorifie ni l’artiste ni le geste créateur, mais plutôt les montre dans leurs ratages, dans leurs essais, et dans tout ce qui, autour, les empêche, mais aussi, nécessairement, les nourrit : les doutes, les remises en question, les urgences sanitaires et émotives. Au fil de ces déambulations créatives, Sophie Bédard Marcotte se montre amusée, parfois moqueuse, mais toujours généreuse envers son sujet. Cette générosité est double : elle est le produit du regard informé et empathique d’une artiste sur une autre pratique artistique, et elle est également le fruit d’un rapprochement graduel entre la cinéaste et son sujet. Finalement, peut-être que l’intention à l’origine du projet, soit de tourner la caméra vers quelqu’un d’autre, se solde partiellement par un échec (avec un sourire en coin), mais cela importe peu, puisque le film réussit à montrer la création dans ce qu’elle a de plus quotidien et de terre à terre, comme ces boîtes de roches qu’il faut hisser, une marche à la fois, pour composer le décor du spectacle à venir.


2 avril 2026