Critiques

J’ai perdu mon corps

Jérémy Clapin

par Samy Benammar

Fort de son succès critique en festival (récompensé à Cannes et à Annecy) redoublé par la machine médiatique Netflix qui s’est vite emparée du projet, J’ai perdu mon corps fait partie de ces rares films d’animation qui peuvent profiter d’une couverture et d’une publicité importantes. Si l’on ne peut que se réjouir d’un tel parcours pour une œuvre de ce genre tant l’animation semble encore boudée par les médias, cette reconnaissance est toutefois à l’origine d’une forme d’appréhension fébrile au moment où apparaît gisant au sol, auprès de sa main arrachée, le personnage de Naoufel.

Premier long métrage de Jérémy Clapin qui s’est fait connaître à travers des formats courts – dont Skizein (2008) que l’on voit encore régulièrement apparaître dans différents classements des meilleurs courts d’animation – J’ai perdu mon corps est assez éloigné du reste de son œuvre. Il n’est plus question de minimalisme et de formes pures, bien au contraire, le dessin vient ici se situer dans une forme de photoréalisme renvoyant immédiatement aux classiques du roman graphique. C’est la première force de J’ai perdu mon corps dont la maturité fait partie des qualités qui réapparaissent dans beaucoup des discours autour du film. Et c’est effectivement dans cette justesse réaliste que le film offre certaines de ces scènes les plus poignantes.

Dans la première partie du film, Naoufel, livreur de pizza, est en retard pour apporter son repas à Mlle Martinez. Jeremy Clapin nous offre alors une scène simple, sans artifices et d’une belle efficacité symbolique. En bas de l’immeuble, le livreur appelle sa cliente qui déverrouille la porte à distance mais le jeune homme ne parvient pas à l’ouvrir et un moment comique prend alors place entre la cliente et lui. Il ne parviendra pas à livrer et, face à ce problème technique, il finit par abandonner sa mission pour manger la pizza, fatigué, tandis que la pluie s’abat dehors. Alors que se reflètent les flaques sur les lunettes de Naoufel, on saisit dans la trivialité de la situation, toute la complexité d’un personnage auquel le monde résiste et qui s’enferme dans une errance répondant directement au deuil et au déracinement de sa jeunesse. La métaphore reste dans ce cas implicite et parvient à donner aux dialogues la saveur d’un conte réaliste. Cependant, alors que l’émotion atteint son pic, le thème musical vient accompagner, insister sur la mélancolie de cette scène. Ce procédé sonore sera extrêmement fréquent et est assez caractéristique d’un film qui, bien que rempli d’idées ingénieuses et de symboles séduisants, souligne chacune de ses propositions par une mise en scène mélodramatique. Dès lors, on comprend l’engouement qui entoure le film tant ces moments sont rares en animation, mais il est difficile de ne pas ressentir cette insistance permanente qui guide le regard et enlève toute respiration au film.

En parallèle au parcours de Naoufel, se développe la narration de la main à la recherche de son corps. Ce sont sans doute ces séquences qui sont les plus intéressantes d’un point de vue technique. Animées en 3D, les textures ont ensuite été retravaillées pour produire un effet d’aplat où la profondeur est traduite par des effets d’ombrages qui parviennent à créer le sentiment de voir les traces d’une mine de graphite prendre forme. On pensera par exemple à la scène du métro où la main confrontée à des rats devient un personnage sensible dont les mouvements, entre les jeux de lumière et une bande sonore irréprochable, créent un moment angoissant et touchant. Malheureusement la dimension spectaculaire de ces scènes donne aussi lieu à certaines incohérences graphiques. On imagine bien que l’ensemble du film, pour des raisons budgétaires et techniques, ne pouvait pas suivre le rythme imposé par ces séquences dantesques, mais il reste difficile d’effacer certains moments grossièrement dessinés et les importantes variations de frame rate entre ces séquences de rotoscopie et les moments d’animation classique. Ce sentiment d’assemblage hétérogène est également présent dans les symboles qui parcourent le film. Certains sont bien sentis mais d’autres sont d’une grande lourdeur, par exemple le motif de l’igloo dessiné sur une vitre embuée qui donne ensuite lieu à une scène caricaturale où le personnage construit un abri sur la musique planante de Dan Levy (du groupe français The Dø).

Ainsi ces nombreux moments « pop » accentuent le discours et plutôt que de disséminer ses métaphores, J’ai perdu mon corps appuie chacune d’entre elle pour rendre le film aussi accessible que possible. Il empêche ainsi toute liberté interprétative qui serait nécessaire pour donner une véritable profondeur à l’aventure de Naoufel et lui permettre d’échapper à la facilité larmoyante dans laquelle elle s’enfonce. Riche de moments mémorables et d’une volonté de produire un film d’animation mature, J’ai perdu mon corps est une œuvre comme on en compte trop peu en animation et dont le succès est, pour cette raison, mérité. Cependant, il nous paraît également important de souligner tous ces égarements qui effritent la profondeur du film en nous offrant une œuvre trop limpide et consciente d’elle-même pour véritablement exprimer les parts d’ombres qui hantent son récit.


11 décembre 2019
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