Je m'abonne
Critiques

JARDIN D’ENFANTS

Jean-François Caissy

par Alexandre Ruffier

Lorsque l’on se baisse afin de déposer un enfant sur le sol ou le prendre dans nos bras, nous accordons nos champs de perception. Car, à ce niveau, on ne voit pas pareil ; le monde n’y a pas la même envergure ni le même angle. C’est de là, d’en bas, que Jean-François Caissy a décidé de faire Jardin d’enfants. Par conséquent les cadres de son documentaire sont avant tout pensés pour accueillir le corps des bambins. Ceux des adultes sont découpés et leurs visages n’apparaissent que lorsqu’eux-mêmes se placent de façon adéquate. Cette démarche radicale, sans voix off ni narration, offre l’opportunité d’un rapport nouveau aux plus jeunes êtres humains de nos communautés. Comme le rappelait Sébastien Charbonnier dans son récent ouvrage La fabrique de l’enfance, l’enfant est la catégorie sociale la plus consensuellement dominée. Si Caissy ne s’engouffre pas dans cette veine, préférant l’observation à l’analyse politique, il déplace néanmoins notre champ de vision et propose de voir autrement ceux que l’on regarde trop souvent de haut.

Le film commence par les plus jeunes, pour qui la marche n’est pas facile. Ils courent, tombent, rampent, collent leurs mains aux murs et sur les vitres. L’absence de parole, au-delà de quelques onomatopées, force à l’interprétation. On ausculte l’image en quête de réponses, en cherchant à traduire ce qui, sans les mots, devient une forme de communication totale : « Mais que peuvent-ils bien exprimer sur leurs conditions matérielles d’existence d’enfants en bas âge alors qu’ils rigolent en se cachant derrière de grandes poubelles vertes ? » Pendant que l’un se glisse dans le petit espace qui sépare les deux immenses conteneurs, un autre le rejoint et se met à rire. À son tour, il entre et ressort. Un jeu naît devant nous, à partir de presque rien, du simple plaisir d’explorer le monde, d’y naviguer avec son corps, d’en tâter les limites. Dans ces moments, les enfants apparaissent comme des êtres à part entière, non inférieurs, mais différents, submergés par un univers qu’ils ont envie de comprendre. Ils ont leur propre langage, leur propre culture, et même leur humour. Un chemin se trace : nous cherchons à comprendre des individus qui sont eux-mêmes à la recherche de quelque chose. S’ouvre une empathie rare et l’on se dit que ces images sont, sans doute, parmi les plus belles jamais tournées sur l’enfance.

pieds des enfants d'une garderie

Dans cette captation célébrant la bonne humeur communicative des « petits », leurs joies et leurs émerveillements, Caissy laisse une place non négligeable à la violence de certains de leurs comportements. Au début du film, un petit garçon est assis contre une paroi en plastique coloré contre laquelle il se frappe joyeusement l’arrière du crâne. À côté de lui, se trouve un meuble qu’une petite fille décide d’escalader. Lors de l’ascension, un coup de pied atterrit dans le visage du garçon toujours assis. La sensation, manifestement, plaisante, ou au moins intrigante, d’un membre rencontrant un objet mou, ici une tête, amène logiquement à la répétition : un, deux, trois coups sont portés. Cette violence, qui apparaît gratuite, est également une forme d’exploration du sensible. Après la stupeur du choc, les pleurs ne tardent pas et attirent un autre enfant qui décide d’en rajouter avec une gifle, avant qu’une éducatrice n’intervienne. Cette scène brille par la multiplicité des sensations évoquées, passant du plaisir à la douleur, lesquels se mêlent parfois, et par le nombre d’événements simultanés se déroulant à l’écran. Mais ce qui marque, c’est surtout la distance maintenue par le réalisateur, qui n’intervient pas ; une posture assez classique du cinéma documentaire, qui devient d’autant plus visible lorsqu’un enfant cherche un soutien extérieur. Cette courte séquence rappelle l’attitude adoptée par la réalisatrice Claire Simon dans ses deux films Récréations (1998) et Apprendre (2024). Cette dernière soulignait en effet l’importance de laisser les enfants agir librement devant la caméra, sans faire descendre nos réflexes et morales d’adultes afin de ne pas occulter, justement, la violence de leurs rapports sociaux.

À la moitié du film, le ton change. Caissy commence à s’intéresser aux plus âgés de la garderie. Les mots apparaissent et contextualisent les réactions, les pleurs et les cris : on a piqué un jouet. Le social se solidifie, les limites se verbalisent et sont expliquées. À mesure que la parole émerge, la posture du réalisateur se modifie. Les enfants sont filmés de plus haut et donc le cadre accueille plus facilement les éducatrices. Elles expliquent, parlementent, cherchent des solutions et sont fermes, quand il le faut, pour marquer la nécessité du vivre-ensemble : le jouet n’était en réalité pas à cet enfant. Les scènes qui jusque-là semblaient à chaque fois inédites commencent à se répéter au fur et à mesure que les protagonistes les apprivoisent. Logique, puisque c’est leur destinée de s’intégrer dans le quotidien. La magie des premiers instants, peu à peu, s’estompe alors que l’approche perd en radicalité. Avec le langage qui se définit, le chemin que traçait le film, nous permettant de percevoir autrement notre relation aux enfants, se mut en trajectoire et tire en longueur. Les jeunes sont avant tout filmés comme des adultes en devenir que l’on cadre pour leur apprendre à exister en société. L’altérité qui nous était présentée devient une simple différence de degrés. Les images nous apparaissent moins riches et l’impression nous gagne que c’est avant tout eux qui viennent vers nous plutôt que l’inverse.


27 août 2026