Critiques

JE ME SOUVIENS D’UN TEMPS OÙ PERSONNE NE JOGGAIT DANS CE QUARTIER

Jenny Cartwright

par Robert Daudelin

Pour parler du travail de certains photographes – de Garry Winogrand, par exemple – on utilise le terme « street photographer ». Sans doute faudrait-il parler de « street cinematographer » pour définir la démarche de Jenny Cartwright dans son premier long métrage Je me souviens d’un temps où personne ne joggait dans ce quartier. Elle-même utilise l’expression « our walk » dans le carton de fin de son film. Effectivement, il s’agit d’une promenade, d’une marche désordonnée à travers Parc-Extension, le quartier qu’habite la cinéaste depuis un long moment déjà au moment où elle amorce un tournage qui s’étendra sur quelque cinq années. Mais cette promenade, bien au-delà des éléments pittoresques que fatalement elle recèle, est d’abord l’affirmation de l’engagement de la cinéaste par rapport à un lieu auquel elle s’identifie totalement et qu’elle se donne comme mission de nous faire découvrir dans toute sa richesse.

Tourné en noir et blanc, sans commentaire ni sous-titres, le film constitue une véritable immersion dans le quartier le plus multiethnique et aussi le plus densément peuplé de Montréal. Ce double parti pris, beaucoup plus qu’un choix esthétique, par ailleurs fort bien défendu, est une invitation à découvrir un lieu unique, à vivre son quotidien et à apprécier sa diversité.

Cartwright et son caméraman, David Cherniak, nous proposent de regarder comment vivent les communautés qui se partagent ce territoire, d’écouter aussi leurs langues qui, vu notre ignorance, s’apparentent à autant de trames musicales. Du coup, même la conversation de trois commères sur un banc public filmée en plan fixe devient une expérience émotive qui suppose de notre part une disponibilité totale et un peu d’imagination créative – ce qui est aussi le cas pour la conversation beaucoup plus souriante de deux hommes blaguant à la porte du dépanneur, dans une langue fleurie et métissée à souhait. Pendant ce temps, d’autres travaillent dur à apprendre le mot « ennuagement » dans une classe d’initiation à la langue française.

À Parc-Extension, il y a (encore) un cordonnier, Arthur, une petite couturière africaine qui fabrique des robes multicolores pendant que son bébé dort sur le divan, des boulangères qui préparent le pain naan, même un flutiste qui répète. Pour les cinéastes il n’y a pas de hiérarchie : ici, tout a son importance. Si les lieux de culte – la mosquée Assuna Annabawiyah, l’église orthodoxe avec son théâtre d’icônes, l’église éthiopienne et ses rituels mystérieux, le temple Shri Guru Ravidass – sont nombreux, ils ne sont qu’une autre façon de célébrer la diversité, comme le font, plus prosaïquement, le marché indo-pakistanais Desi Mandi ou la Maison d’Afrique qui propose des rallonges à vos cheveux. Parcours poétique assurément, jamais anecdotique pour autant, il nous dit l’histoire sociale (l’immigration) et culturelle du quartier à travers la présence éloquente de ses habitants.

Et les cinéastes d’être toujours discrètement présents, avec une certaine distance qui n’empêche pas la complicité, mais dit le respect de ceux et celles qui les accueillent, qu’on dérange dans leur travail. Le film devient alors une juxtaposition harmonieuse de tableaux de la vie quotidienne de Parc-Extension qui sont autant de petits films, avec leur rythme et leur musique, pris en charge par le montage fluide de Natacha Dufaux et Jenny Cartwright.

Îlot à l’intérieur de la ville – plusieurs plans très larges nous le rappellent – Parc-Extension vit la nuit sur les rythmes d’une chanson grecque. Le jour, le quotidien reprend ses droits : c’est le temps des potagers et des cordes à linge, à moins que ce soit la fin de semaine, alors on sort le barbecue et on va danser au parc, ou jouer au cricket avec les Pakistanais. Quel que soit le lieu où le regard se pose – même le point de vue des pigeons nous est proposé – Parc-Extension vit intensément et cette intensité imprègne chaque séquence du film.

Mais, comme nous en informe l’avant-dernier plan du film, on jogge désormais dans Parc-Extension. Ici comme ailleurs, pour le meilleur et pour le pire, la gentrification est à l’ordre du jour : l’Université de Montréal vient d’inaugurer un campus très moderne aux abords du quartier, les pelles mécaniques continuent à détruire les vieilles maisons, la rue Beaumont est déjà méconnaissable et le Groupe Montoni construit des condos que les citoyens du lieu ne pourront vraisemblablement pas s’offrir – apparaîtront alors de nouveaux arrivants dont la présence, de plus en plus envahissante, modifiera nécessairement le tissu social. Et on m’apprend qu’Arthur a fermé sa cordonnerie…

Je me souviens du temps où personne ne joggait dans ce quartier fait parfois penser aux Printemps incertains, premier long métrage prometteur de Sylvain L’Espérance en 1992 qui, lui aussi, donnait la parole aux habitants (du Sud-Ouest de Montréal) tout en parvenant à dresser de véritables tableaux poétiques. Film « engagé », au sens où l’est toujours le vrai documentaire, Je me souviens… nous dit, mezza voce, mais avec une conviction de chaque plan, que la diversité est souhaitable, voire nécessaire.


16 juin 2022