Critiques

Jeanne

Bruno Dumont

par Gérard Grugeau

En 2017, Jeannette de Bruno Dumont revisitait avec insolence l’enfance de Jeanne d’Arc par le biais de la comédie musicale. Les chorégraphies de Philippe Decouflé s’y entrechoquaient avec la partition métal du compositeur Igorrr. Aujourd’hui, le cinéaste replonge dans le matériau théâtral de Charles Péguy sur fond de guerre de Cent ans pour suivre la Jeanne des batailles jusqu’à son procès et sa condamnation. Là encore, en plein Moyen Âge, la musique est convoquée pour incarner le commun et la grâce d’un parcours spirituel que le cinéma ancre dans le sacré. Cette fois-ci, ce sont les lignes mélodiques du chanteur Christophe qui prolongent le lyrisme de la langue de Péguy laquelle, avec ses rimes méditatives, s’apparente volontiers à la scansion entêtante d’une prière. L’osmose est ici miraculeuse, scellant la rencontre féconde de l’ancien et du contemporain. Investie d’une sainte mission héroïque, Jeanne est une figure tragique à la fois moderne et adulée par l’Histoire qui communie avec la terre charnelle chère à Péguy. De quoi inspirer Bruno Dumont pour qui les paysages du nord et les visages des comédiens (pour la plupart non professionnels) ont toujours constitué le terreau naturel, l’argile poreuse d’une étonnante mystique du quotidien.

Mais ce lien précieux entre la musique de variété et les mots de Péguy n’est qu’un des éléments de mise en scène qui fait de Jeanne un des films les plus stimulants de son auteur. Au-delà du coup de génie de confier le rôle de la Pucelle à une enfant de 10 ans (Lise Leplat Prudhomme), qui porte sur ses frêles épaules le sort de son pays par la grâce d’une foi inébranlable, Dumont multiplie les parti pris formels audacieux, certains guidés par les contraintes budgétaires, à commencer par le recours aux ellipses temporelles et la parade équestre de la garde républicaine, qui suggère en quelques plans montés au cordeau l’une des batailles décisives opposant Français et Anglais. À cela s’ajoute l’intelligence des lieux (et leur exploitation) choisis pour créer une dramaturgie où le fait religieux se voit transfiguré : les dunes de sable (et les blockhaus abandonnés des plages normandes) où se structure le petit théâtre politique entourant Jeanne et la cathédrale d’Amiens qui accueille le procès pour hérésie de la jeune guerrière. Une économie de moyens contribue ainsi à l’amplification du drame traversé par l’idée de croyance, ce qui permet à la caméra de Bruno Dumont d’atteindre une puissance d’incarnation en phase absolue avec la foi dont se réclame Jeanne devant ses bourreaux dans son irréductible détermination enfantine.

Car c’est bien de croyance dont il est question ici : croyance de Jeanne dans sa conversation intime avec Dieu, mais aussi croyance du cinéma dans la présence du sacré à l’écran, là où bruisse le chant, la source de toute forme artistique. Précise, épurée, la mise en scène se fait litanie pour travailler une exaltation du spirituel qui ouvre sur un sentiment d’éternité. Filmé en plongée, le visage de Jeanne en dialogue avec le ciel (un ardent rayon de soleil introduit une forme de religiosité cosmique) s’oppose aux visages mesquins de ses juges enfermés dans différentes formes de dictature de la pensée. Avec rage, Jeanne ne cesse de répéter à ces pourfendeurs curieux jusqu’à l’obsession de son dialogue avec Dieu : « cela ne vous regarde pas. » C’est dans cette béance du ciel, cette brèche laissée en friche que se trouve la place du spectateur appelé lui aussi à questionner l’invisible derrière la liturgie visuelle qu’on lui propose, et à se confronter aux notions de Bien et de Mal (voir précédemment la figure de Gilles de Rais en foutre de guerre). Curieusement, avec son faste ostentatoire, l’imposant décorum de la cathédrale et les rituels du procès n’écrasent jamais, malgré la solennité du lieu. Par ses lignes de force plastiques et le resserrement de l’espace autour des visages, la mise en scène sacralise au contraire l’émotion et cultive l’élévation.

Au final, Jeanne meurt au bûcher dans un plan filmé à distance. De fait, à aucun moment, le film n’aura laissé le matériel historique nuire à la spiritualité du récit. Nous reste plutôt en mémoire le beau visage de la jeune bergère, couchée en prison sur son lit de fortune, attendant le châtiment. Un visage apaisé, au-delà de la souffrance à venir, un visage à la fois profane et nimbé d’une aura spirituelle où cristallise ce point pur, inviolable en l’être humain, que nulle pensée totalitaire ne saurait annihiler ou avilir. En cela, Jeanne demeure une figure universelle qui nous regarde, peut-être aujourd’hui encore plus qu’hier.

France 2019 / Ré. Bruno Dumont / Scé. Bruno Dumont d’après l’œuvre de Charles Peguy / Ph. : David Chambille / Mont. Basile Belkiri, Bruno Dumont / Son Philippe Lecoeur, Romain Ozanne, Emmanuel Crozet / Mus. Christophe / Int. Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini, Jean-François Causeret, Annick Lavieville, Daniel Dienne, Fabien Fenet, Robert Hanicotte, Justine Herbez / 138 minutes / Dist. KimStim.


28 mai 2020