Critiques

Jimmy P.

Arnaud Desplechin

par Jacques Kermabon

Jimmy P. peut dans un premier temps surprendre les admirateurs de Desplechin. On retient souvent ses films chorals qui mettent en scène des tourments familiaux et sentimentaux. Il porte ici son regard sur une relation duelle qui aurait pu déployer ses questionnements dans des dimensions à l’échelle de civilisations. Ce récit, qui adapte la thérapie que Georges Devereux avait entamée avec un Indien blackfoot dans un hôpital militaire du Kansas et qu’il avait scrupuleusement retranscrite, ressemble plus à la naissance au monde tel qu’il se joue dans Esther Kahn.

« On dirait une pièce de théâtre », lui lance sa maîtresse, venue lui rendre visite, quand elle découvre les dialogues écrits chaque jour par Devereux à partir de ses échanges avec Jimmy Picard.  Desplechin s’en est emparé avec humilité à travers une mise en scène moins visible sans doute que de coutume, mais enrichie du poids et de la mystérieuse présence des corps américains – Benicio del Toro en premier lieu – mais aussi de la nature, des espaces, des chevaux.

Encombré que nous sommes parfois d’une relation analytique qui suppose des rapports de force, des pièges tendus, une résolution finale, nous ne percevons pas tout de suite ce que l’affiche choisie – deux hommes en costume-cravate marchant d’un même pas – nous signifie pourtant clairement. Jimmy P. raconte une double naissance, celle de cet Indien des plaines, dont les troubles qui l’affectaient s’estompent alors qu’il se familiarise avec les arcanes de son inconscient, et celle d’un analyste qui confirme, au fur à mesure, une approche inédite de la relation psychanalytique, propre à prendre en compte les spécificités ethniques de l’analysant. Même si Jimmy Picard finit par ne plus souffrir et renoue avec sa fille et si Devereux voit validées ses hypothèses de travail, ce n’est pas tant le terme de l’analyse qui nous importe que son cheminement, la richesse de ses ramifications et la complicité qui se noue entre ces hommes, tous les deux décalés, « métèques » qui peinent, l’un et l’autre, à vraiment trouver leur place dans la société.

 

Texte paru dans le numéro 164 de la revue 24 Images. Le numéro est en vente en format électronique ici.

 

La bande-annonce de Jimmy P


6 février 2014