Critiques

Jusqu’au déclin

Patrice Laliberté

par Jérôme Michaud

La sortie en salle de Jusqu’au déclin[1], premier long métrage de Patrice Laliberté – que l’on connaît déjà pour ses courts, dont le sublime Viaduc – aurait difficilement pu survenir à un moment plus propice pour entrer en résonnance avec l’actualité mondiale. Il s’agit là en effet d’une situation plus que particulière pour la première production québécoise de Netflix, qui deviendra largement disponible sur la plateforme du géant de la diffusion en continu le 27 mars prochain. Alors que les deux paliers de gouvernement, fédéral et provincial, continuent d’annoncer des mesures pour contrer la propagation de la COVID-19, Laliberté débarque avec un thriller haletant franchement réussi qui prend pour sujet un groupe de survivalistes se préparant à toutes les éventualités susceptibles de mener à la chute du système social, un nouveau H1N1 vraiment intense étant l’une des possibilités avancées par les protagonistes du film. Si la salle de cinéma a pu pouffer de rire devant un tel scénario, en prenant conscience du lien troublant entre la proposition et l’état actuel de la pandémie de COVID-19, on saura gré au reste du film de ne pas exploiter plus avant cette curieuse concordance.

Figure centrale de Jusqu’au déclin, Alain (Réal Bossé) est LE leader survivaliste par excellence. En tant que pionnier, il partage ses connaissances via des vidéos qu’il publie en ligne et des camps privés de formation qu’il dispense sur sa base autonome durable. Ce lieu, qui regroupe quelques bâtiments utilitaires, lui sert également de résidence tout en lui permettant d’envisager une autarcie prolongée, tant au niveau alimentaire qu’énergétique. L’action principale du film se déroule lors d’une de ces formations, alors qu’Alain accueille six apprentis survivalistes sur sa terre isolée. Entre conditionnement physique et maîtrise des armes à feu, les enseignements du maître laissent rapidement place à de vives tensions qui, suite à un incident, scindent le groupe en deux. Le domaine d’Alain, rempli d’armes et de pièges, devient alors un véritable théâtre d’opérations. Bien qu’une forme de collaboration demeure au sein des deux groupes, l’égoïsme règne, surtout du côté d’Alain, qui souhaite à tout prix ne pas devoir exposer son domaine au monde extérieur.

Ce qui frappe d’emblée dans Jusqu’au déclin, c’est la maîtrise de sa prise de vue. La mobilité de la caméra est mémorable, et ce malgré que le film ait été tourné dans des contrées enneigées. La caméra virevolte avec aisance et suit l’action au millimètre près, alors que des plans aériens, judicieusement dosés, permettent une meilleure compréhension de la géographie du lieu, tout en apportant une touche esthétique vivifiante dans l’agencement des images. La conception sonore, d’une grande efficacité, est admirablement servie par l’ambiance planante des pièces du musicien montréalais Jason Sharp qui livre un univers musical à l’atmosphère éthérée complètement en phase avec la nordicité des décors. Laliberté livre une œuvre polie, sans impureté, qui fonctionne et transporte son spectateur du début à la fin.

Si l’ensemble de la réalisation est mis au service de la tension dramatique, cela a cependant pour pendant de restreindre l’espace laissé à la construction psychologique des personnages. Le spectateur se retrouve avec peu ou pas d’informations saillantes sur les motivations profondes des protagonistes, ce qui amenuise grandement ses chances de développer un attachement réel pour ceux-ci. Ceci n’est pas étranger au genre dans lequel le film s’inscrit : en tant que thriller assumé, réunissant sept protagonistes, qui ont une importance relativement égale dans l’histoire, il est normal que Jusqu’au déclin ne fasse pas de chacun de ceux-ci des êtres à la psychologie ultra complexe.

Cela dit, le message porté par le film a quelque chose de saisissant dans les circonstances difficiles de la crise sociale liée à la COVID-19. Laliberté comprend et montre habilement que le survivalisme est par essence l’expression de l’individualisme. Être survivaliste consiste à se mettre hors du système, ce qui veut aussi dire hors de la société. Il s’agit de rompre tous liens de solidarité avec la collectivité. Aucun de ces commandos autarciques n’interviendra pour aider en cas de crise : ils resteront cachés dans leurs tranchées, couteau entre les dents, prêts à tout pour protéger leurs acquis. La solitude, telle qu’elle est vécue par Alain dans le film, lui qui a vu sa conjointe le quitter pour regagner le monde, découle de ce positionnement idéologique égoïste. Le film se veut un plaidoyer pour l’altruisme et la solidarité, que l’on sait particulièrement nécessaires en temps de crise, position qui permet à Jusqu’au déclin de livrer une proposition équilibrée entre divertissement et réflexion.

[1] Malheureusement suspendue par les événements des dernières semaines.

 


27 mars 2020
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