Je m'abonne
Critiques

KIKA

Alexe Poukine

par Charlotte Lehoux

Lorsque Kika débute, on a l’impression que le premier long métrage de fiction de la documentariste Alexe Poukine va être une comédie romantique. Le personnage titulaire, interprété par Manon Clavel, est une assistante sociale débordée par un travail ingrat qui la confronte tous les jours aux cuisantes inégalités qui gangrènent Bruxelles. Surchargée, elle court pour apporter le vélo de sa fille chez un réparateur, David (Makita Samba), qui accepte non sans grommeler de rester ouvert un peu plus longtemps pour l’accommoder. Puis survient un malentendu quant à la fermeture de la porte et tous deux resteront coincés dans la boutique. Bien entendu, cette situation comique permettra à une attirance mutuelle de s’asseoir. Kika est mariée, David a une copine, mais ils continueront à se voir, incapables de résister l’un à l’autre. Rencontre fortuite, quelque peu absurde et souvent exploitée dans ce genre de film ; une caméra qui s’attarde aux regards lancés puis reçus ; des ellipses à travers lesquelles l’amour naît puis fleurit : tout y est pour nous faire croire à un film d’amour parsemé de réalisme social. Si Kika et David doivent d’abord se contenter de rendez-vous secrets dans un hôtel aussi miteux que kitsch, louable à l’heure, ils officialisent toutefois rapidement leur relation, quittent leurs compagnons respectifs et emménagent ensemble. On soupçonne alors que l’enjeu du film se trouvera ailleurs et que la romance, désormais vécue sans obstacle, n’était là que pour faire office de piste de lancement à un film qui s’emploiera à nous déstabiliser.

Même si on s’y attend, la rupture de ton est d’une brutalité désarmante. David meurt, et Poukine refuse toute surcharge dramatique. Plutôt que de s’attarder sur le tragique du décès de David, la cinéaste choisit même de le reléguer dans une ellipse. La mort du personnage n’est pas montrée et nous basculons directement dans ses conséquences. Poukine balaie ainsi, en quelques minutes et comme d’un revers de main, les promesses du film romantique qu’elle avait soigneusement installées, nous obligeant alors à reconfigurer entièrement notre regard. Kika n’est pas, n’est plus, le récit d’une rencontre amoureuse, mais celui d’une femme confrontée à une catastrophe intime. Avec sa fille toujours à charge et un enfant qui grandit dans son ventre, Kika est embourbée dans une situation financière extrêmement précaire, qui contamine le deuil jusqu’à l’occulter. Elle bascule soudainement du côté des bénéficiaires auxquels elle consacrait sa carrière, dans un renversement des rôles d’une cruelle ironie.

couple qui s'embrasse

C’est ici que Kika (le film autant que le personnage) révèle sa véritable singularité. Là où nombre de drames sociaux opposeraient frontalement l’individu à un système oppressif, Poukine préfère observer les stratégies que sa protagoniste déploie pour continuer à avancer, et à examiner comment la violence de la précarité infiltre les affects, venant parasiter la douleur de la perte. Inspirée par le témoignage d’une bénéficiaire, Kika va se reconvertir au travail du sexe BDSM, d’abord maladroitement puis avec de plus en plus d’assurance. Autre renversement des rôles, tout aussi ironique ; l’hôtel où elle vivait ses débuts de romance avec David devient celui où elle accueille ses clients. Poukine filme cette reconversion sans chercher le sensationnalisme. Les séances BDSM ne sont ni érotisées ni édulcorées, grâce à une caméra qui se tient en équilibre avec succès sur la corde raide séparant observation et voyeurisme et qui s’attarde autant — voire plus — aux négociations qui les précèdent, les limites établies avec les clients, les discussions parfois banales qui succèdent aux jeux de rôle. La cinéaste opère alors un déplacement du regard porté sur le travail du sexe ; ce qui pourrait être misérabiliste ou provocateur devient une réflexion sur les usages du corps et les formes de soinsqu’impliquent, de manière souvent paradoxale, les actes sexuels basés sur la douleur donnée et reçue. La frontière entre le métier d’assistante sociale et celui de dominatrice s’avère moins infranchissable qu’on pourrait le croire, et ce parallélisme est renforcé par une mise en scène qui refuse de succomber au spectaculaire. Fidèle à son parcours de documentariste, Poukine privilégie une caméra mobile, presque nerveuse, qui reste au plus près des corps. Au-delà des gestes, ce sont les visages qui l’intéressent. Celui de Kika, surtout. La caméra vient inlassablement scruter les traits de Manon Clavel, et chaque plan révèle les contradictions qui traversent son personnage. La gêne des premiers rendez-vous, l’hésitation puis l’assurance, le deuil qui rôde sous la fatigue. Rarement démonstrative, loin des effusions émotives, l’actrice compose un personnage dont les émotions semblent hésiter à affleurer, comme coincées sous la surface de la peau. Son visage devient le véritable terrain dramatique du film et sa performance, un tour de force.


12 août 2026