Critiques

Knives Out

Rian Johnson

par Cédric Laval

Comment réussir un whodunit au grand écran ? (Recette traditionnelle remise au goût du jour.)

Prenez d’abord un jeune chef talentueux (Rian Johnson), fin connaisseur des classiques de la cuisine cinématographique, apte à revisiter des formules au charme un peu éventé en leur insufflant une nouvelle jeunesse, saupoudrées de quelques épices surprenantes. Adjoignez-lui un matériel technique à toute épreuve : un directeur artistique de première catégorie, David Crank, « prêté » par le grand chef Paul Thomas Anderson, attentif aux moindres détails décoratifs (ici une rosace de couteaux, aux multiples usages, dramatiques ou symboliques, là une boule de cristal intégrée dans le cadre, au moment opportun où le mystère commence à se dissiper…) ; des acteurs expérimentés (n’est-ce pas dans les vieux pots que l’on fait les meilleures confitures ?), auxquels on prendra soin d’ajouter quelques jeunes pousses prometteuses (délicieuse Ana de Amas, à la fois fraiche et piquante ; étonnant Chris Evans, qui joue de ses longs cils avec une redoutable efficacité), qui auront tous le loisir de cabotiner avec bonheur sans jamais franchir les limites du mauvais goût, afin de donner à leur personnage une consistance qui sache nourrir le spectateur sans l’écœurer.

Pour le glaçage extérieur, qui doit être attirant au regard, sinon léger au goût, il est conseillé d’user des bons vieux artifices propres aux meilleures réussites du genre : un manoir victorien aux escaliers qui grincent opportunément ; une victime roublarde à souhait, adorée pour son héritage, détestée pour sa capacité à humilier les gens en les confrontant à leur propre nullité /duplicité ; une galerie de suspects hauts en couleur, qui se haïssent cordialement sous le vernis d’une respectabilité que les circonstances auront tôt fait de faire exploser ; un couple de policiers aussi patauds que le détective est extra-lucide, capable de délivrer des phrases sibyllines pour public averti ; un improbable concours de circonstances qui aide le(s) meurtrier(s) (la meurtrière ?) dans son œuvre diabolique ; une lecture de testament propice à un réjouissant jeu de massacre ; une révélation finale qui réunit l’ensemble des suspects pour faire triompher le bien sur le mal… et accessoirement l’égo du susdit détective, enivré de son propre talent ! Le talent du cuisinier / scénariste se mesurera à sa capacité à agencer ces ingrédients attendus de manière à obtenir un lissage parfait.

Sous le glaçage extérieur, une pâte riche, constellée de fruits confits, style Christmas pudding, à la Agatha Christie. Ces fruits confits prendront la forme de clins d’œil, disséminés deçà delà, qui feront allusion à d’illustres prédécesseurs, littéraires ou cinématographiques (citons, pour le bonheur du connaisseur, Le Limier, de Joseph Mankiewicz, dont le vieux loup de mer, en forme d’automate, apparait plusieurs fois pour rendre hommage à ce génial jeu de masques du réalisateur américain, affectueusement surnommé, en son temps, « l’intelligence à Hollywood »…). Ils sauront plaire à tous les publics, de toutes les générations, en faisant référence à des codes génériques désuets (la série Arabesque, et son héroïne-écrivaine Jessica Fletcher) aussi bien que modernes (les films de super-héros aux super-pouvoirs inversés, l’un des personnages-clés du récit ayant la problématique incapacité à se retenir de vomir lorsqu’il ment !). Et que dire de cette course-poursuite en voiture, auto-désignée « la plus ridicule » de l’histoire, menée tambour battant (entre 60 et 80 km/h !) par nul autre que l’agent 007 lui-même, Daniel Craig échappé de son rôle corseté de James Bond pour livrer une performance savoureusement décalée et autoréférentielle ?

Et au cœur de cette pâte à surprises, la couche suprême, celle que l’on ne s’attendait pas à découvrir en entamant ce dessert à l’apparence ludique : une crème épicée (les épices évoquées plus haut…) qui convoque un message politique sous le couvert d’un innocent film de genre, un peu à la manière de Jordan Peele, dans Get Out. La « maison ancestrale » dont l’intégrité est mise en péril par une immigrante dont on n’est même pas sûr de l’origine (Équateur, ? Brésil ? de toute façon, c’est du pareil au même…) renvoie, comme un miroir, à cette société américaine contemporaine, tellement anxieuse de se faire envahir qu’elle n’a de cesse de dresser des murs ou de brandir des menaces devant l’envahisseur. Cette charge anti-Trump assumée (une scène du film met aux prises les tenants des positions républicaine et démocrate, débat acrimonieux auquel est conviée la pauvre immigrante qui n’en demandait pas tant) pourrait sembler inoffensive, car trop évidente : l’inversion de la domination est symbolisée dans l’espace, de manière transparente, à travers deux plans iconiques, au début et à la fin du film. Mais le piquant de la métaphore politique ne se trouve-t-il pas ailleurs, dans ce discours plus souterrain qui fait de l’argent la racine d’un mal auquel l’innocence et la bienveillance naturelle ne pourront pas elles-mêmes résister ?

Voilà, c’est terminé. Il ne vous reste plus qu’à enfourner. 2h10 de cuisson. Savourez sans modération.

 


10 décembre 2019
Partagez...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter