Critiques

L.A. Tea Time

Sophie Bédard Marcotte

par Carlos Solano

« Quand je pars faire un documentaire, je ne sais pas où ça va me mener. Je vais sans idée ». Ces propos, tenus par Chantal Akerman, font littéralement apparition dans la dernière partie de L.A. Tea Time. Sorte d’incarnation divine, traitée comme une immense tache rose placée au milieu du ciel, la voix granuleuse de la cinéaste aujourd’hui disparue remplit l’écran et s’adresse à Sophie, l’héroïne du film, perdue dans le désert, déboussolée dans le sens large du terme. Immensément tendre, cette scène reprend à son compte les propos d’Akerman pour verbaliser ce qui, au fond, constitue le drame même de Sophie. Poussée par la volonté de réaliser un film sur sa rencontre à Los Angeles avec la réalisatrice Miranda July, le personnage de Sophie saute de fait dans le vide avec son amie Isabelle pour se lancer dans un projet cinématographique marqué par l’absence de cadre.

Dans ce film, le cadre s’interprète de plusieurs façons, certaines plus littérales et démonstratives, d’autres plus douces et subtiles. C’est d’ailleurs ainsi que L.A. Tea Time commence, par la possibilité d’un récit, par un plan de désert démesurément large, promesse d’un personnage que l’œil distingue à peine au loin, lieu sans frontières, cadrage de l’incadrable. Un plan d’ouverture somptueusement inaugural mais aussitôt invalidé par celui qui lui succède : un écran posé à terre dans une galerie d’art montrant la même scène et la dédramatisant d’un seul coup de raccord. Le troisième plan du film dévoile pour la première fois Sophie et Isabelle, confrontées à un mur blanc et incapables de décider de l’endroit où devrait se placer un tableau de l’installation qu’elles préparent ensemble.

Qu’elle soit strictement filmique, professionnelle, disciplinaire ou éthique, cette impossibilité d’établir et de se fixer un cadre devient automatiquement vectrice de mise en scène pour Sophie Bédard Marcotte. Contrairement à son avatar fictionnel, la réalisatrice de L.A. Tea Time maîtrise parfaitement son sujet et ne propose pas, à proprement parler, un travail formel sur l’incapacité à cadrer son propre récit. Film parfois trop lisse, minimaliste et conscient des effets qu’il provoque, L.A. Tea Time aurait sans doute gagné à se mesurer davantage au drame de son personnage principal, à se fondre formellement avec le sujet qu’il traite. Paradoxalement, la mise en scène de Bédard Marcotte possède un très grand sens du cadre, ose rarement se perdre dans le vertige très sain de l’hypothèse ou du doute, affirme plus qu’elle n’hésite et rend ses personnages attachants mais parfois pitoyables, solides mais souvent trop enfantins.

Ce serait pourtant très injuste de juger un film uniquement sur la base de ce qu’il aurait pu être et n’est pas. De sorte qu’une nuance s’impose : si le sujet apparent de L.A. Tea Time est la perte de soi dans le rapport à la création ou, pour faire simple, la crise de l’inspiration, son sujet réel, au fond, travaille une approche singulière de l’amitié, objet rarement abordé dans le cinéma contemporain. Plus proche en cela du très jouissif Booksmart d’Olivia Wilde que de l’endeuillé The Irishman de Martin Scorsese (pour ne mentionner que deux grands films récents sur l’amitié), Sophie Bédard Marcotte construit, certes, une mise-en-scène froide mais elle propose inversement un regard fou de tendresse envers l’affection qui lie ses personnages. Devenue tristement marginale dans les fictions contemporaines, phagocytée par l’imposture des fictions d’amour (on pense par exemple au très suspect Marriage Story de Noah Baumbach), l’amitié s’offre ici comme un sommet dans la hiérarchie des affects, un mode d’observation commun, un lieu de sidération partagée, une condition favorable à la possibilité d’un tournage. Sophie et Isabelle entament ensemble un road trip cadencé par des rencontres parfaitement absurdes (un Texan probablement trumpiste), des morceaux de réel à l’état pur (l’immensité des paysages états-uniens, des autruches redoutables), le contact avec d’autres idéologies (la méditation post hippie et le confort capitaliste, traités comme les deux faces d’une même pièce). Ces deux économies, celle du documentaire et de la fiction, ces multiples régimes d’images (entre autres, la dimension fantaisiste apportée par une Chantal Akerman explicitement déifiée, la frontalité du journal filmé) s’imbriquent allègrement en exploitant le registre d’un humour typiquement, parfois lourdement, « contemporain ». Cet humour, basé sur le principe des saynètes et de la brièveté, sur une relecture non spectaculaire du burlesque, sur des silences qui deviennent gênants à force d’être dilatés, sur un montage fractionné qui confère à chaque gag sa dimension d’incongruité, fonctionne de façon isolée mais s’épuise assez rapidement. Bien que très singulier, l’humour de Bédard Marcotte opère davantage par succession et accumulation de gags que sous la forme d’un ensemble pleinement articulé. Mais l’essentiel du film, heureusement, se situe au-delà de l’efficacité de son humour très sain. Somme toute, on aura compris que L.A. Tea Time décrit l’état contemporain d’une jeunesse québécoise inspirée, assoiffée dans sa volonté d’expression, mais perdue malgré tout dans un paysage géographique et économique où là seule chose à espérer se résume à un simple petit conseil venu du ciel, tombé comme par miracle : Chantal Forever.


       

       


16 janvier 2020