La bataille de Gaulle : Résistance
Antonin Baudry
par Cédric Laval
De Gaulle occupe une place à part, non dénuée de contradictions, dans l’imaginaire collectif français autant que dans la recherche historiographique : encensé par les uns (le sauveur de la France libre) et honni par les autres (la tentation du pouvoir autocratique), figure tutélaire d’une grande partie de la droite, et chef d’un gouvernement provisoire transpartisan, ayant jeté les bases d’un interventionnisme étatique que n’aurait pas renié la gauche, il a lui-même contribué à l’édification de sa propre statue en publiant dès 1954 ses Mémoires de guerre. Comment s’étonner alors qu’il soit devenu un espace de projection fantasmatique en même temps qu’un sujet d’inspiration cinématographique pour le réalisateur Antonin Baudry, nourri de la biographie de Julian Jackson, De Gaulle, une certaine idée de la France ? Présenté en avant-première mondiale lors du dernier Festival de Cannes, agité par la polémique d’une potentielle « bollorisation » du cinéma français financé par un milliardaire aux visées inquiétantes, le film pouvait susciter une légitime méfiance chez ceux craignant d’y voir la tête de pont d’un cinéma patriotique, récupéré par de nauséabondes idéologies. Or, le premier volet de cette épopée historique réussit un exploit peu commun : se maintenir sur une ligne de crête fragile entre un film de guerre exalté et exaltant, et un regard critique, volontiers désacralisant, mettant à mal une lecture unidimensionnelle du personnage éponyme.
Ne nous y trompons pas : La bataille de Gaulle est d’abord, de manière évidente, une œuvre héroïsant le parcours atypique d’un petit colonel destiné à devenir l’incarnation de l’insoumission française à la domination nazie. Le titre même joue sur les mots, en confondant le patronyme du général avec son homonyme identifiable à la France. Tout au long du film, de Gaulle semble pénétré, jusqu’à l’illumination, de la conviction qu’il incarne une certaine idée de la France, celle de Clovis et de Jeanne d’Arc, résistant à l’envahisseur, même quand la situation s’avère désespérée. De fait, le scénario nous plonge in medias res dans une France écrasée militairement par les Allemands, au garde-à-vous devant ses nouveaux maîtres. Il évacue en quelques minutes l’appel historique du 18 juin, pour mettre plutôt en scène la solitude d’un homme face à son destin. À plusieurs reprises, la tentation de l’abandon, voire du suicide, le guette, mais il est rattrapé par des gens du peuple (un prêtre, un plombier polonais, des pêcheurs bretons) avant d’être rejoint par quelques politiques et militaires épars. La trajectoire du personnage, dans le premier volet de ce diptyque, peut aussi se lire comme celle de l’accession d’un homme à la parole agissante : son élocution emphatique, d’abord ridicule, son incapacité à s’exprimer en anglais devant un auditoire britannique goguenard, se transforment en une puissance oratoire propre à convaincre les plus sceptiques.

Ces garanties à l’héroïsation du personnage pourraient prêter le flanc à la critique d’une tentation hagiographique, si elles n’étaient contrebalancées par des éléments drolatiques écornant, à intervalles réguliers, l’image de De Gaulle. La première salve est lancée par le dialogue (« – C’est une débandade, mon colonel ! – Ai-je l’air de débander ? »), la seconde par un élément de décor (deux femmes nues, vues de dos, ironisant en arrière-plan sur l’avenir de la France libre). On se surprend à éclater de rire lorsque de Gaulle débarque au Cameroun, les pieds dans l’eau, accueilli par le barrissement d’un éléphant. Un peu plus tard, le « héros » lance d’un ton péremptoire : « Les moustiques ne piquent pas le général de Gaulle ! » … avant qu’une coupe abrupte ne le montre alité, terrassé par la fièvre ! Dans ces moments-là, on croirait presque voir, transposées à l’écran, des vignettes de la bande dessinée de Jean-Yves Ferri, De Gaulle à la plage. Churchill lui-même se gausse à l’occasion de ce général « habillé comme le soldat inconnu », qui a « l’air d’une vieille gouvernante » ! Les confrontations entre les deux hommes constituent de fait des moments particulièrement savoureux, dialogués avec gourmandise, mettant en exergue la qualité d’interprétation au cœur de la réussite du film. Sans postiche ni prothèse, Simon Russell Beale incarne un Churchill mémorable, patelin et fin politique. Face à lui, Simon Abkarian n’est pas en quête d’une illusoire ressemblance avec de Gaulle, mais dessine un personnage d’opérette appelé à devenir un grand homme : la rigidité de sa silhouette, sa diction désuète et ses gestes mécaniques pourraient faire songer à un automate s’ils n’étaient transcendés, au fur et à mesure que se déploient les évènements, par une intériorité de plus en plus perceptible. Mention spéciale, également, au Pleven de Loïc Corbery, excellant à dessiner la trajectoire d’un homme taraudé par le doute, puis rattrapé par sa foi dans le chef de la France libre.
Apte à satisfaire ainsi les admirateurs convaincus tout en garantissant l’existence d’un sous-texte plus critique, La bataille de Gaulle : Résistance assume pleinement le souffle épique de la guerre, qui en constitue son épine dorsale. À ce titre, la séquence de la bataille de Bir Hakeim est exemplaire. Les enjeux de cette bataille méconnue de la Seconde Guerre mondiale sont clairement exposés, sans didactisme aucun. La réalisation alterne intelligemment les plans d’ensemble avec les séquences intimistes, au plus près des troupes assiégées. Des graffitis sur les murs révèlent, aussi bien que les séquences de combat, l’enfer vécu par les soldats. Le brasier des tirs d’obus se fond dans le brasillement d’une cigarette. On pourra, à juste titre, regretter que ce souffle épique qui emporte le film ne s’embarrasse pas de nuances. En particulier, le rapport de De Gaulle à l’Empire, et l’imaginaire colonial qu’il nourrit, s’ils sont le reflet des conditions historiques de l’époque, ne peuvent manquer d’interroger, voire de heurter, les consciences contemporaines.
Un autre point d’achoppement du film pourrait être la veine mélodramatique qu’introduit en lui le fil rouge du personnage de Fernand (Florian Lesieur), résistant de la première heure, jeune homme idéaliste découvrant l’amour en même temps que sa vocation historique. Très souvent, un montage alterné rapproche les trajectoires de De Gaulle et du jeune homme, et permet de croiser leurs regards en même temps que leurs destinées. Aux aléas existentiels d’un personnage historique réel se superposent les péripéties romanesques de ce qui semble être un personnage de fiction. Cette fictionnalisation trop prononcée d’un matériau historique plus objectif ne serait pas sans dommages si elle n’était balayée par un dénouement aussi émouvant qu’inattendu : lorsque Fernand retrouve sa pleine identité, son histoire rejoint alors la grande Histoire, et l’on comprend mieux pourquoi ce sont ses yeux, d’abord, qui sont apparus à l’écran. Que le film parvienne ainsi à déjouer certaines de nos attentes est à l’image de ce numéro d’équilibrisme scénaristique plutôt réussi. Qu’il finisse par substituer à la figure consacrée du général celle, moins connue, d’un héros de l’ombre est tout à son honneur.
14 août 2026



