Critiques

La femme de mon frère

Monia Chokri

par Apolline Caron-Ottavi

Le film s’ouvre sur un jury d’universitaires. L’un après l’autre, des plans fixes nous dévoilent ses membres : une femme qui éructe, puis un homme d’âge mur qui argumente, puis un homme d’âge très mur qui déblatère, et enfin un homme chauve qui ricane. Une fois que tout ce beau monde a explosé, on découvre que, Sophia, la thésarde, assistait à la scène. Le comique est efficace et bien installé en quelques lignes et quelques cadres. Le plan suivant nous montre Sophia qui court en vain après ses papiers emportés par le vent à la sortie de l’université, et là, le comique est un peu poussif et longuet. Ce début est à l’image de La femme de mon frère : une comédie qui a ses maladresses et ses défauts à certains moments, mais d’indéniables qualités et bonnes idées à d’autres.

Un bon ratio pour un premier long métrage, de surcroit dans la veine difficile de la comédie romantique, qui a valu à la cinéaste de décrocher un prix coup de cœur du jury Un certain regard à Cannes. La romance se voit d’ailleurs ici décalée : le grand amour est celui qui unit Sophia et son frère Karim, trentenaires célibataires et « adulescents » comme les grandes métropoles en regorgent. Jusqu’au jour où celui-ci va rencontrer la gynécologue de sa sœur, une femme « parfaite » qui va s’installer dans le paysage. Cette rencontre faisant ombrage à une complicité qui emplit la vie de Sophia, assez peu occupée comme celle de toute jeune femme libre, surdiplômée et donc sans avenir professionnel, va déclencher une jalousie terrible de sa part.

À un rythme effréné, cette petite histoire est l’occasion pour Monia Chokri de nous entraîner dans les montagnes russes émotionnelles d’une trentenaire désabusée et désœuvrée : la consternation devant ses parents (un père d’origine étrangère et une mère québécoise réunis par le gauchisme hippie), qui ont attendu d’être divorcés pour se comporter comme des amoureux de 15 ans, la déprime mêlée de dégoût devant les copines qui dégoulinent de maternité mielleuse tandis qu’elle en est à son deuxième avortement, le mépris face à la date un peu pataude que son frère essaie de lui mettre entre les bras, le snobisme résigné que lui inspirent les emplois qu’on lui propose après huit ans de thèse… Sophia est un personnage aussi agaçant qu’attachant, avec tout le narcissisme, l’égocentrisme et la vacuité qui font d’elle une caricature de la caricature de sa génération et de sa classe socio-économico-culturelle.

Ces défauts sont aussi ceux que l’on peut reprocher au film lui-même, au risque de laisser certains spectateurs indifférents ou grinçant des dents… La comédie de Monia Chokri, qui fut révélée comme actrice dans Les amours imaginaires, se voit bien sûr imposer la comparaison à l’univers de Xavier Dolan. Une proximité que l’on retrouve à travers certains tics de mise en scène : une musique excessivement démonstrative, des intermèdes de couleur pop pour lier les séquences, sans oublier l’hystérie qui peut surgir à tout moment, que ce soit via des personnages au bord de la crise de nerfs ou via un montage ultra saccadé. Ces penchants ne sont d’ailleurs pas les meilleurs atouts de La femme de mon frère. On regrette que certaines scènes ne prennent pas plus leur temps tandis que le montage, un bloc après l’autre, finit pourtant par donner le sentiment que le film s’éternise, ou encore que les dialogues reposent un peu trop sur des répliques coup de poing, bien que certaines soient particulièrement bien trouvées. La cinéaste nous fait tourner la tête, à défaut parfois de gagner en profondeur.

Mais tout cela ne suffit pas à gâcher le plaisir de celui qui accepte de se laisser prendre au jeu… Car Monia Chokri ne signe pas une parodie de Dolan, loin de là : elle a une voix bien à elle, dans ce portrait d’une féminité en quête de sens, coincée entre les infinies possibilités qui s’offrent à sa génération et l’insidieux conventionnalisme qui régit encore la société. Elle fait aussi preuve d’un véritable talent pour le comique. Si certains passages tombent à plat, nombreux sont ceux qui sont d’une efficacité redoutable pour singer les névroses en cascade de ceux qui n’ont pas de « vrais problèmes ». Et de ce flot déjanté et hilare, elle parvient à faire émerger non sans grâce de réels moments de poésie : ceux-ci ont pour cadre Montréal, dont elle s’empare avec une sensibilité discrète, et pour sujet la tendresse platonique des grandes amitiés fraternelles, ce qui donne un nouveau souffle à la comédie dite romantique. La femme de mon frère est ainsi somme toute une belle surprise, sans prétention, certes, mais c’est tant mieux, qui inaugure joliment le bal de l’été et laisse espérer que sa réalisatrice saura à l’avenir s’affirmer et s’affranchir de plus en plus.

Québec 2019 / Ré et scé Monia Chokri / Ph. Josée Deshaies / Mont. Monia Chokri, Justine Gauthier / Son François Grenon, Sylvain Bellemare / Mus. Olivier Alary / Int. Anne-Élisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu, Micheline Bernard, Magalie Lépine-Blondeau, Mani Soleymanlou / 117 minutes / Dist. Les Films Séville.


7 juin 2019
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