LA MEILLEURE FAÇON, C’EST PAR ACCIDENT
Noémie B. Leclerc
par Bruno Dequen
Tranquillement installé dans son garage, une Coors Light à la main, Marcel Leclerc répond aux questions de Noémie B. Leclerc, sa petite-fille. Le retraité de 80 ans a un visage et des mains qui témoignent d’une vie consacrée à la manipulation d’outils plutôt qu’à l’écriture de discours. Marcel, c’est le grand-père qui construisait une piscine chaque année, nous dit d’ailleurs Noémie dans le prologue de son film. Marcel aurait pu se défiler face aux nombreuses questions existentielles de sa petite-fille, mais on sent tout de suite qu’il va faire de son mieux pour aider Noémie et son film. Lorsque cette dernière lui demande quel est son plus grand rêve, il répond, laconique, qu’il est rendu au stade de sa vie où ce serait de mourir en paix et que « la meilleure façon, c’est par accident ». Marcel vient de trouver sans le savoir les mots simples et évocateurs qui synthétisent la vision de cinéma de Noémie. En effet, la cinéaste affiche ouvertement sa filiation avec le cinéma direct. Comme ses illustres prédécesseurs, Noémie veut utiliser le cinéma pour immortaliser son époque, quitte à jouer avec le réel, et à provoquer des imprévus. En outre, le fait que les mots de Marcel forment le titre du film souligne sa plus grande qualité : un désir palpable de création collective et multigénérationnelle, qui permet de transcender l’égocentrisme qu’on associe si souvent à notre époque.
Les premières minutes de La meilleure façon, c’est par accident agissent en partie comme une fausse piste. Sur fond d’archives familiales des années 1990, la cinéaste commente les années sur un ton désenchanté : ses premières minutes de vie où elle « avait déjà l’impression de mourir » en 1996, le départ soudain et définitif de son père et, surtout, la mort récente de son beau-père Joe, homme tant aimé qu’elle n’a pourtant filmé qu’une seule fois, par accident, le temps d’un instant. À partir de là, on aurait pu s’attendre à deux choses. Noémie aurait pu poursuivre son journal intime, ou suivre la piste de Joe. Elle choisit plutôt d’arpenter un troisième chemin, soit de filmer celles et ceux qui l’entourent avant qu’il ne soit trop tard. Portée par cette conscience accrue de la fugacité l’existence qui plane depuis le prologue et qui est accentuée par la musique doucement mélancolique d’Hubert Lenoir, son partenaire de vie et de création, la cinéaste retourne aux sources du cinéma : immortaliser des instants de vie avant qu’ils ne disparaissent.
Le film se déploie alors comme un collage de détours abrupts et imprévisibles, le temps d’un été, autour d’une galerie de protagonistes. Il y a Marcel, bien entendu, mais aussi Annie, la mère coiffeuse de Noémie, Antoine le charpentier-cowboy-fermier, Maxence le docteur-mannequin-rocker, Carol la maquilleuse-actrice, deux étudiantes et meilleures amies, sans oublier Antoine, le perchiste perpétuellement dans le cadre, et Noémie elle-même, filmée par la caméra numérique d’Hubert en complément de la caméra Aaton 16 mm (l’amour du cinéma direct, encore là) portée par la cinéaste. Bien sûr, cela fait beaucoup, et toutes les scènes ne sont pas d’égal intérêt. Chaque discussion n’aboutit pas à des perles de sagesse ; tout le monde ne peut pas être Marcel. En équilibre instable, le film alterne entre de véritables moments d’émotion et des passages plus anecdotiques ou, faute de matériel de tournage suffisant, des instants qui peinent à déployer leur potentiel. Or, c’est précisément dans sa fragilité assumée que le film tire sa force. La meilleure façon, c’est par accident est tour à tour bouleversant, prétentieux, modeste, irritant et, surtout, profondément vivant. Et qu’on ne s’y trompe pas, il y a bien une méthode derrière l’apparente déambulation improvisée de la cinéaste.

À mesure que le film avance et se complexifie, en jouant de plus en plus ouvertement entre captation du réel et mise en scène tout en déconstruisant en partie la temporalité, un mouvement d’ensemble émerge. L’obsession mortifère et la peur des lendemains font place à l’apologie de la vie et des liens qui nous unissent. L’espoir remplace le fatalisme et les traumatismes du passé. Le cinéma lui-même permet de panser des plaies et d’inventer des histoires d’amour improbables. Le montage s’emballe au rythme d’une musique en constante évolution, qui se nourrit de ce qu’elle voit. « Ça a l’air aléatoire, mais c’est pas juste un hasard », nous dit Noémie à qui on pardonne rendu là de vouloir être trop explicite. En effet, si cette dernière insiste un peu trop sur la profondeur de sa démarche, elle possède une qualité rare : elle sait communiquer l’amour véritable qu’elle porte aux autres et, surtout, une conception de la vie qui est aux antipodes du repli sur soi et des cadres que la société impose.
À l’image de Joe, son beau-père magicien, dentiste, et probablement ni l’un ni l’autre, Noémie et ses protagonistes sont foncièrement multiples et forment ensemble un portrait de société qui exalte le vivre-ensemble et la liberté. Il était ainsi inévitable que le film se termine sur un grand party rassembleur auquel on aimerait participer. Le genre de party où un grand-père garagiste célèbre des amours de jeunesse et regarde sa fille endeuillée danser avec des cinéastes-rockers-cowboys-médecins-étudiantes-actrices, où les générations et les classes sociales se croisent sans jamais se toiser, où chaque existence n’a de sens qu’en relation avec les autres. La meilleure façon, c’est par accident ne marque pas juste la naissance de Noémie B. Leclerc, cinéaste. Il nous fait découvrir Noémie, cinéaste, petite-fille de Marcel, fille d’Annie, amoureuse d’Hubert et amie d’une constellation attachante. Ancré dans une grande tradition du cinéma québécois, ce premier long métrage ne révolutionne peut-être pas le médium, mais il fait mieux que ça. Il nous donne envie d’espérer, et de sortir de chez nous à la recherche d’accidents et de rencontres.
24 septembre 2026



